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Aikido à Bruxelles / le japon de Lafcadio Hearn

Une danseuse (première partie)

Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲  – 1850-1904)


Source : Gallica BNF

Traduction : Mme Léon Raynal (1904)

Extrait de « Le Japon inconnu (Glimpses of Unfamiliar Japan, 1894)


 

Lafcadio Hearn, a eu cette grâce, sans doute rare, de réaliser dans son existence le fantasme de la rencontre primitive. Né en Grèce en 1850 d’un père irlandais et d’une mère grecque, à Leucate (d’où il tire son nom, suivant la prononciation « Lefcadia ») il deviendra voyageur pour reproduire sous d’autre cieux la rencontre improbable qui est cause de son existence.  Elevé par une tante à Dublin après à la séparation de ses parents, il part à 19 ans aux Etats-Unis (Cincinnati, Ohio), où il devient journaliste. C’est à cette époque qu’il découvre la culture Japonaise en fraternisant avec l’ambassadeur nippon.aikido

 

Premier mariage avec une étrangère non seulement pour lui mais pour le monde qui l’entoure, avec une métisse, ce qui lui vaut d’être renvoyé par son journal, les mariages mixtes étant proscrits dans l’univers segrégationiste de l’époque. Il part pour la Nouvelle-Orléans (Louisiane), où il passe dix ans, s’intéressant à la culture créole, comme en témoignent ses ouvrages « Gombo Zhebes », « Little Dictionary of Creole Proverbs in Six Dialects » (1885) et « La Cuisine Créole » (1885). Il passe ensuite deux ans dans les Antilles, publiant en 1890 « Two Years in the French West Indies » et « Youma, The Story of a West-Indian Slave », puis se rend au Japon en 1890 où il travaille comme  journaliste pour la presse anglophone. Deuxième mariage avec une étrangère, toute aussi radicale, la fille d’un samouraï, Koizumi Setsu.aikido

 

Il prend en 1896 la citoyenneté japonaise et le nom de Koizumi Yakumo. Il s’installe successivement à Kōbe, à Matsue, à l’extrémité ouest de Honshu (l’île principale du Japon), puis à Tōkyō, où il est nommé professeur d’université. Bien qu’il ne passe que 15 mois à Matsue, il en est devenu l’habitant le plus célébré, via un musée, des statues, et même des marques de bière et sake à son effigie. La ville organise également en son honneur des festivals de cuisine irlandaise, des cours de gaélique, et aura même en 2007 une parade pour la Saint Patrick, ce qui est quand même exceptionnel pour le Japon. Hearn s’intéresse aux histoires  racontée dans les campagnes, notamment les histoire de fantômes, dont les japonais, animiste dans l’âme, sont friands. Il en recueille de nombreuses et les publie, traduites avec l’aide de sa femme, réécrites et regroupées dans, « Kwaidan: Stories and Studies of Strange Things » dont un film splendide sera tiré en 1965 par Masaki Kobayashi.Il écrit également Glimpses of Unfamiliar Japan (1894); Out of the East (1895); Kokoro (1896); Gleanings in Buddha Fields (1897); Exotics and Retrospections (1898); In Ghostly Japan (1899); Shadowings (1900); A Japanese Miscellany (1901); Kotto (1902); Japanese Fairy Tales and Kwaidan (1903), et (publié après sa mort) Japan, an Attempt at Interpretation (1904). Il meurt à Tōkyō d’une attaque cardiaque en 1904 et est enterré selon les rites bouddhiques.aikido

 

Lafcdadio Hearn est aussi l’importateur du judo en Amérique, ayant convaincu son ami Theodore Roosevelt, alors président, d’inviter aux États-Unis l’un des principaux experts du Kodokan, Yoshiaki Yamashita. Cette visite japonaise déclenche alors une mode pour ce sport en Amérique.aikido




Rien n’est plus silencieux qu’un banquet japonais à son début ; l’étranger qui y assisterait pour la première fois n’en saurait imaginer la fin tumultueuse.


Les convives en robe, sans bruit et sans paroles, prennent place, s’agenouillent sur des coussins, tandis que des servantes nu-pieds, dont le pas glisse, muet, sur les nattes, déposent devant chacun d’eux les services laqués. Pendant un instant, ce ne sont que sourires et manches voltigeantes. Il semble qu’on soit en un rêve. La maison où l’on traite étant, généralement, séparée de la rue par de vases jardins, rien des rumeurs et du mouvement extérieurs ne vient troubler cette grande paix. Enfin, le maître des cérémonies, amphitryon ou régisseur, rompt le silence par la formule consacrée : « O-somatsu degozarimasu ga ! — dôzo o-hashi ! » Chacun s’inclinant sans mot dire, prend en main les hashi (baguettes), et le repas commence ; mais les hashi, habilement maniés, se rencontrent sans le moindre choc, et le saké chaud, versé par les servantes, tombe dans les coupes si doucement qu’on n’en perçoit pas le murmure. Il faut avoir épuisé plus d’un plat et bu à maintes reprises avant que les langues viennent à se délier.


Tout à coup la scène change : une troupe de jeunes filles pénètre dans la salle avec un léger éclat de rire et les prosternements et salutations d’usage ; elles s’avancent entre les rangs des convives et, à leur tour, se mettent à servir le vin, avec une grâce, une dextérité dont n’approchaient point les servantes ordinaires. Très jolies, vêtues de somptueux costumes de soie, avec des ceintures qui leur donnent des airs de reines, la chevelure superbement parée de fleurs naturelles, d’épingles et d’étranges ornements d’or, elles vont à l’inconnu comme au devant d’un ami, badinent, plaisantent et rient avec lui, avec de petits cris bizarres : ce sont les geisha, (1) ou danseuses, requises pour le festin.aikido


 

Utagawa Toyoharu 1735-1814


Bientôt, les shamisen (2) résonnent. Les jeunes filles se retirent en un vaste espace resté libre, à l’extrémité de la salle, généralement assez vaste pour contenir un nombre d’invités beaucoup plus considérable que ne le comporte une réunion ordinaire ; les unes, sous la direction d’une femme d’un certain âge, forment l’orchestre avec quelques shamisen et un petit tambour tenu par un enfant ; les autres, seules ou deux par deux, exécutent les danses qui ne sont, parfois, qu’une série d’attitudes gracieuses, animées et joyeuses — deux jeunes filles, par exemple, reproduisant les mêmes pas, les mêmes gestes, avec un ensemble, une conformité que seules de longues années d’entraînement ont pu rendre possibles. Ces danses, presque toujours, diffèrent grandement de celles qui sont pratiquées en Europe. C’est plutôt une sorte d’action scénique accompagnée d’un extraordinaire mouvement de manches et d’éventails, d’expressions de physionomie douces, subtiles, contenues, du caractère le plus oriental.aikido


Les geisha connaissent de plus voluptueuses danses ; mais elles représentent, le plus souvent, quelque belle et traditionnelle légende, comme celle du pêcheur Urashima, qui fut aimé de la fille du Roi de la Mer. Elles chantent ensuite, par intervalles, avec une délicieuse vivacité, d’anciens poèmes chinois, dont l’émotion naturelle s’exprime en paroles exquises, — cependant que le vin coule encore, ce doux saké chaud, d’un jaune pâle, qui pénètre les veines d’une molle langueur semblable à l’extase, à travers laquelle, ainsi qu’en un brusque sommeil, la nature apparaît lumineuse et belle comme elle ne le fut jamais, la lande stérile comme une terre merveilleuse et bénie, l’humble geisha comme une fille du paradis.


Le repas, tout d’abord si calme et si tranquille, s’anime bientôt par degrés. Les convives quittent leurs places, forment des groupes, tandis que les jeunes filles, babillardes et rieuses, passent et repassent entre leurs rangs, renouvellent le vin des coupes, qui s’échangent et se vident au milieu de profondes salutations. (3) Les hommes, alors, entonnent de vieux poèmes chinois, chants des anciens samurai ; d’autres se mettent à danser, accompagnés parfois d’une geisha qui, la jupe relevée et rattachée au-dessus des genoux, s’élance, rapide et légère, au son de l’alerte mélodie « Kompira funé-funé » en une course gracieuse, suivant une ligne qui ondule en forme de 8 ; un des danseurs, imitant la jeune fille, part à son tour dans le même sens, tous deux évitant avec soin de se rencontrer ; si le heurt se produit, celui qui l’a causé doit boire une coupe de saké ; les shamisen accélèrent le mouvement, les coureurs pressent le pas, toujours et toujours plus vite, car il faut suivre et garder la mesure… et la geisha triomphe.



Vers un autre point de la salle, convives et geisha font une partie de ken : jeu des mains que, tout en chantant et se faisant vis-à-vis, les joueurs frappent l’une contre l’autre, et jeu des doigts qu’ils projettent en avant, par intervalles, avec de petits cris, tandis que les shamisen marquent les temps :aikido

Choîto, — don-don !

Otagaidané ;

Choîto, — don-don !

Oidemashitané ;

Choîto, — don-don !

Shimaimashitané.


Toutefois, la lutte avec une geisha exige un parfait sang-froid, un coup d’œil rapide et beaucoup de pratique : car ces gestes ont un sens, et la geisha, dès l’enfance entraînée aux différentes et nombreuses variétés de ce jeu, ne saurait perdre la partie, à moins qu’elle ne le fasse par pure politesse.


Les signes du ken les plus usités sont l’« Homme », le « Renard », le « Fusil ». Si la geisha, par exemple, vous fait voir le signe du Fusil, vous devez instantanément, et en parfait accord avec la mesure musicale, lui opposer celui du Renard (qui ne sait se servir du fusil) ; si, à votre tour, vous lui présentez la figure de l’Homme, elle doit y répondre par celle du Renard (qui sait tromper l’homme) ; vous présente-t-elle le Renard, montrez-lui aussitôt le Fusil (par lequel le renard peut être tué). — Et songez qu’il ne faut pas un instant perdre de vue les beaux yeux brillants et les jolies mains souples de la geisha ; et que, pourtant, si vous permettez à votre pensée de s’égarer, ne fût-ce qu’une seconde, sur cette grâce et sur cette beauté, vous êtes ensorcelé et… vaincu.aikido


Malgré cette apparente camaraderie, une certaine réserve, assez rigide, règne invariablement dans ces banquets entre convives et geisha ; et, à quelque degré d’excitation que puissent monter les têtes sous l’influence du vin, vous ne verrez jamais un Japonais se permettre une privauté à l’égard de ces jeunes filles ; il n’oublie pas que la geisha apparaît à ces fêtes comme une fleur humaine qu’il peut admirer, mais non toucher. La familiarité avec laquelle certains étrangers se comportent avec elles, ou avec des servantes, quoique supportée avec une patience souriante, est, en réalité, l’objet d’un profond mépris, et considérée par l’indigène comme le signe d’une extrême vulgarité.


Pendant quelque temps encore, la gaieté et les divertissements vont croissant ; mais à mesure qu’approche minuit, les invités, un à un, s’éclipsent inaperçus. Graduellement, les bruits de fête s’apaisent, la musique s’éteint, et ce n’est que lorsque le dernier convive a disparu, salué par les joyeux Sayônara des geisha, que celles-ci, enfin libérées, prennent le droit de s’asseoir et de rompre leur long jeûne dans la salle déserte.aikido


Tel est le rôle de la geisha. Mais le secret mystère de son âme, que peut-il être ? Que sont ses pensées, ses émotions, sa vie intérieure ? Loin de la lumière des fêtes nocturnes, dépouillée du voile d’illusions dont l’entourent les imaginations enivrées, quelle est sa véritable existence ? Demeure-t-elle toujours l’espiègle et malicieuse jeune fille qui égrène de sa douce voix moqueuse les paroles du poème :


Une fois encore demeurer auprès d’elle, ou conserver cinq mille koku ?

Que ferais-je des koku ? Auprès d’elle je demeure ! (4)


Ou devons-nous la croire capable de tenir cette promesse passionnée qu’elle exprime si délicieusement :

Bien-aimé, si tu mourais, la tombe ne t’aurait pas !

Mêlées au vin, les cendres de ton corps, je les boirais. (5)


« Eh bien ! ce serment-là, me disait un ami, l’une d’elle l’a tenu l’an dernier ! Sur le bûcher, O-Kama d’Ôsaka recueillit les cendres de son amant et, dans un banquet, mêlées au saké, les but devant l’assemblée entière ! »


Notes : aikido

(1) À Kyôto, on les appelle maiko.

(2) Guitares à trois cordes.

(3) Il est souvent d’usage, entre invités, d’échanger ainsi les coupes, après les avoir dûment passées à l’eau ; c’est toujours un honneur rendu à un ami, que de solliciter la faveur de boire dans sa coupe.

(4) Autrefois vivait un haramoto (officier noble) nommé Fuji-eda Geki, vassal du Shôgun (maire du palais), qui possédait un revenu de cinq mille koku de riz (cinq mille cent trente boisseaux), ce qui, pour l’époque, était considérable. Devenu amoureux d’Ayaginu, il désira l’épouser ; mais le vassal ayant été mis en demeure de choisir entre sa passion et sa fortune, les deux amants s’enfuirent dans la maison d’un fermier et s’y suicidèrent. C’est alors que fut composé ce poème qu’on chante encore aujourd’hui :

Kimi to neyaru ka, gosengoku toru ka ?

Nanno gosengoku ? kimi to neyo !

(5)

Omae shindara tera ewa yaranu !

Yaete konishite saké de nomu.



 



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