Partagez !
Share On Facebook

Aikido Bruxelles / Ecole Hirokazu Kobayashi


aikido Bruxelles / shinto pretre

 

Prêtre Shinto avec Kami



Du panthéisme japonais

Patrick Beillevaire, Revue de l’histoire des religions, Année 1988, Volume 205, Numéro 4 p. 399 – 413


De Patrick Beillevaire nous vous conseillons  » Le voyage au  Japon « , récits de voyageurs au 19ème siècle, éditions Robert Laffont, collection « Bouquins »

Avertissement de la source  (voir bas de page)



L’idée d’une relation consubstantielle entre le territoire national et les dieux est au fondement même du particularisme japonais. Bien qu’aujourd’hui elle se pare souvent d’arguments scientifiques, cette croyance tenace dans le caractère unique du Japon se révèle n’avoir d’autre modèle que la référence à soi contenue dans le mythe d’origine du pays, support idéologique de l’institution impériale. Quant au bouddhisme, c’est par l’assimilation de ses divers personnages et dieux au panthéon indigène qu’il s’est véritablement intégré à la culture populaire, en grande partie au détriment de sa dimension universaliste initiale.



Le sentiment de « impermanence du monde », ou mujô, au principe même de la doctrine bouddhique, imprégnerait toute la culture japonaise. Du moins cela s’entend-il souvent affirmé tant au Japon que chez nous, de façon d’ailleurs plus péremptoire ici que là-bas. Pour faire bon poids, sans doute, il est également habituel d’adjoindre au facteur reli­gieux tremblements de terre et autres cataclysmes, dont on sait que l’environnement naturel de ce pays n’est point avare.aikido ki kobayashi


Je ne prétends nullement nier qu’une telle sensibilité à la précarité des êtres ne soit présente dans la culture des élites, en particulier à l’époque de Heian (IXe-XIIe siècles. ni qu’elle ne puisse être tenue pour l’un des ressorts de l’esthétique japonaise. Encore conviendrait-il de distinguer, devant la banale évidence de la discontinuité phénoménologique, le prosaïque fatalisme, compatible après tout avec une foi naturaliste, de l’idée que le monde sensible n’est qu’illusion et vacuité.aikido ki kobayashi


Mais il est aussi un autre discours, plus discret peut-être, car à visée interne, porteur d’une conviction opposée selon laquelle, si apparemment tout passe, le Japon, lui, doit et ne peut que perdurer. Le changement n’est plus alors qu’une modalité de développement du pays, kuni, entité à la fois territoriale et politique. Ainsi qu’il en va généralement de toute croyance, cette conviction s’énonce sous forme de constat : ici, celui d’un vouloir originel des dieux par lequel le Japon se trouve avoir été créé, puis soumis (car d’abord peuplé d’êtres hostiles).aikido ki kobayashi


La manifestation de ce vouloir divin, qui se présente de fait comme une intentionnalité en acte dont les humains, sous l’égide de la lignée impériale, seront, les principaux récipiendaires, a été rapportée par écrit, notamment dans le Kojiki et le Nihon shoki, deux ouvrages commandités par le gouvernement et qui datent des premières décennies du VIIIe siècle. Contemporains des débuts de la diffusion de l’écriture chinoise, ces textes composites assemblent, sous forme de chronique, des traditions orales de provenances diverses en tentant de les harmoniser. Ils ont pour finalité de consacrer l’hégémonie et la légitimité d’une lignée seigneuriale implantée dans la région du Yamato et autour de laquelle, sous l’influence des modèles coréens et chinois, un, appareil administratif complexe était en train de se mettre en place. En choisissant pour ancêtre apical la divinité solaire Amaterasu, les membres de cette lignée situaient leurs origines au temps même de la fondation, événement unique dont la narration écrite venait précisément figer le processus et les issues. Ainsi pouvaient-ils prétendre en être les perpétuateurs les plus immédiats. Cette perspective conti­nuiste, proprement indigène, amènera du reste, plus tard, certains clercs à rejeter la conception bouddhique d’une histoire cyclique passant par un déclin des possibilités humaines de compréhension de la Loi cosmique.aikido ki kobayashi


aikido Bruxelles / Temple Kasuga à l'aubeMais ni ces textes, ni les autres évocations des temps primordiaux ne renferment de message eschatologique. Ce qui est simplement laissé à entendre, c’est que l’histoire du Japon a été et restera tout entière contenue dans ce vouloir inaugural des dieux. On constate d’ailleurs qu’à deux reprises au moins durant le cours de celle-ci, au début du XIVe siècle, peu après les tentatives d’invasion mongoles, et, au XIXe siècle, avec la fin de lapolitique de fermeture du pays. c’est à travers un retour à ces écrits inauguraux que s’est opérée une réactivation idéologique, réellement conséquente clans le seul deuxième cas, de l’autorité impériale.


Ainsi les dieux restent-ils proches et omniprésents, qui animent et qui veillent sur le Japon dont le territoire, avec tout ce qu’il recèle de montagnes, de rochers, de rivières, de plantes ou d’animaux, constitue pour eux, non pas un simple habitat, mais un corps véritable aux apparences multiples et changeantes (leur auguste visage » dit un poème recueilli au VIIIe siècle dans le Manyôshû). De là l’« exceptionnalité » du Japon, dont la formule, elle, n’a évidemment rien d’exceptionnel, puisque toute tentative pour justifier dans l’absolu le particularisme d’un peuple ou d’une nation paraît devoir reposer sur semblable tauto­logie. A savoir : les dieux dont parle le mythe-histoire fonda­teur ont pour cause finale le Japon, lequel pays n’a pour sa part d’autre avantage à faire valoir que d’être justement le « pays des dieux » en question, l’espace où ils se sont maté­rialisés et engendrés (l’expression « pays des dieux » a pu se dire de diverses manières en. japonais, kamigami no kuni, shinkoku ou shinshû par exemple, mais elle se retrouve de façon récurrente dans la littérature).


Pour autant il ne faudrait pas en conclure que le récit des origines du pays et des premiers temps de la dynastie impériale scelle l’avenir. Dans le cas du Japon, cette pri­mordiale intimité entre hommes et dieux, pour idéale qu’elle soit, ne laisse le souvenir d’aucun autre monde et ne suggère aucun au-delà véritable. Et si, comme cela se produisit au siècle dernier lors de la Restauration de Meiji, l’antique conjonction entre rite et politique (qui s’énonçait d’un mot : matsurigolo) se trouva officiellement, pour un temps bref mais de façon décisive, érigée en idéal sous le slogan saisei itchi, il s’agissait bien plus d’un programme de rectitude morale face aux changements obligés que d’un ressassement du même ou d’une volonté de perpétuer un ordre social pensé comme intangible. Point de transcendance, ici, qui tiendrait captifs les agissements des humains. Les dieux sont pour ces derniers des partenaires, plutôt bienveillants, avec lesquels ils cohabitent. Rien de plus.


L’œuvre des dieux, relatée dans les chroniques officielles, mais également dans des poèmes, des prières ou des mémoires provinciaux, est à comprendre, en quelque sorte, comme une donation de sens littéralement infinie. Et c’est du reste à ce réservoir de signifiants originels que puiseront les penseurs les plus marquants de l’époque d’Edo (1600-1867) pour actualiser et revivifier, dans la situation d’isolement où le pays s’était installé, la référence à soi fondatrice de la sin­gularité japonaise. Leur travail philologique, notamment celui d’un Motoori Norinaga, qui demeure sans aucun doute le plus connu de ces lettrés, fournira les linéaments spiri­tuels de la réaction nationaliste qui engagera le pays dans la modernité, après avoir subverti une administration shogounale en butte aux pressions de l’Occident. Cette réflexion, d’abord d’ordre esthétique et éthique, plus que politique, sur l’essence de la japonité, s’est accompagnée d’une suspi­cion à l’égard de tout ce qui pouvait sembler étranger à celle-ci, bien qu’implicitement elle continuât à faire siennes les valeurs confucéennes. Le rejet violent du bouddhisme, à l’aube de l’ère Meiji, fut un aboutissement notoire de cette démarche. Encore plus près de nous, dans les premières décennies de ce siècle, alors que les manuels scolaires pro­clamaient l’historicité des mythes consignés quelque douze siècles auparavant, la divinité de l’empereur, détenteur en sa personne de toute souveraineté selon la constitution, devint le nouvel objet d’un culte officiel, ciment de l’unité nationale. Ce shintô d’Etat, qui mettait directement en jeu l’affect qui s’attache traditionnellement au culte des ancêtres, se trouva néanmoins, de par son assimilation à un devoir civique, nettement différencié en droit des autres religions, indigènes ou étrangères.aikido ki kobayashi


Beaucoup d’historiens et d’ethnologues japonais ont participé à ce travail d’exégèse visant à prouver le bien-fondé du credo nationaliste, ou à tout le moins à conforter l’idée que le Japon était une sorte d’hapax culturel et social. Aujourd’hui encore, sous couvert de neutralité scientifique, cette quête d’intégrité, qui peut aussi passer pour volonté de préserver la pureté nationale, se poursuit à travers les très nombreux et populaires essais sur l’identité japonaise, ouvrages dans lesquels le bégaiement de l’argumentation en faveur de l’unicité de la culture japonaise et, implicitement, de sa supériorité ne parvient pas à pallier la faiblesse de l’analyse. Continuité également que le rétablissement officiel, en 1967, de la commémoration de la fondation de l’État par le mythique empereur Jinmu, en 660 av. J.-C.aikido ki kobayashi


Notre engagement universaliste, à nous autres incrédules de culture et de profession, ne doit pas nous abuser : il faut encore, je crois, sérieusement se demander, en prenant bien sûr garde de ne pas simplifier à l’excès, si le regard que beau­coup de Japonais portent sur le monde est en passe ou non de s’affranchir de ce que je qualifierais d’autosuffisance cosmologique et qui constitue l’enjeu même du mythe originel (autosuffisance qui semble se perpétuer en se trans­muant, dans un contexte d’ouverture, en volonté de domi­nation).


Trois aspects, complémentaires entre eux, me paraissent devoir être retenus pour préciser le contenu de la culture religieuse japonaise, fondamentalement polythéiste, dont j’ai brièvement essayé de montrer la portée et la prégnance dans l’histoire nationale : I / la nature même des dieux japo­nais, c’est-à-dire les traits généraux par lesquels ils se définissent ; 2 / les relations que ceux-ci entretiennent avec les humains ; 3 / la place du bouddhisme dans la culture popu­laire. Disons tout de suite, cependant, quelles que soient les questions abordées, qu’une notion apparaitra sous-jacente à l’ensemble du champ religieux japonais : celle d’ancêtre.aikido ki kobayashi


Innombrables sont les dieux au Japon : ils se compte­raient par myriades, et tout objet, tout être, serait suscep­tible de devenir un dieu, ou kami. Toutefois, on rencontre au sein de cette nuée des dieux plus consistants que d’autres, car pourvus d’un nom et faisant l’objet d’un culte distinct. Vouloir établir un registre exhaustif de ces derniers serait néanmoins une tâche impossible. Certains sont des acteurs du mythe-histoire des origines, ou des personnages légen­daires ou historiques ; d’autres, parfois apparentés au pan­théon bouddhique, ont été de toute évidence importés du continent beaucoup enfin ne sont connus que localement. Et, l’on s’abstiendra ici de mentionner les ancêtres proprement dits, également assimilables à des kami. Encore faut-il indiquer d’emblée que l’usage habituel est de désigner les dieux par un toponyme, celui d’un grand sanctuaire national ou régional qui leur est dédié, ou par un terme générique tel que « dieu de la lignée « , « dieu du sol », « dieu de la montagne », « dieu de l’an », « dieu des confins villageois », etc. Derrière ces termes génériques le savoir populaire retrouvera à l’occa­sion le nom d’un dieu connu à l’échelle nationale. Mais là aussi le nom propre pourra s’effacer derrière celui d’un grand sanctuaire honorant le dieu.


aikido Bruxelles / image 187

 

Kami


Situation assez inextricable, donc, que le peu d’épaisseur biographique des dieux ne permet guère d’éclaircir. En effet, même pour ceux qui appartiennent à la mythologie nationale, la vie se réduit à quelques épisodes, si ce n’est à un seul : leurs relations familiales sont imprécises, leurs accouplements discrets, leur sociabilité minimale. Au mieux, d’ailleurs, ce ne sont que des bribes de cette mythologie qui sont remémorées dans les cultes adressés localement aux dieux. On ne doit pas non plus s’attendre à trouver dans ces derniers une hiérarchisation des formes divines (en dépit de classifications établies par la cour), ni quelque sémantique sacrée opérant dans les dénominations.aikido


Il serait tout aussi vain de rechercher dans une figuration anthropomorphe des critères généraux d’identification : l’ico­nographie shintô, inspirée par l’exemple bouddhique, n’occupe qu’une place accessoire dans les pratiques cultuelles, et les représentations matérielles de la plupart des dieux indigènes sont restées de toute évidence très peu élaborées. Le substrat du dieu, appelé shintai, ou « corps du dieu », n’est ordinaire­ment qu’un simple objet : une pierre, une branche, un symbole de papier ou, comme cela est fréquemment le cas aujour­d’hui, un miroir métallique. Mais au-delà de l’objet qui lui sert de support, c’est en fait le lieu même où il réside qui bien souvent confère au dieu son identité véritable. Il fait littéralement corps avec le site et, aux yeux des fidèles, va jusqu’à en épouser les contours dans toute leur singularité. Lorsque le dieu n’a pas de sanctuaire précisément localisé, c’est par le rite qui le célèbre que son existence s’actualise.aikido ki kobayashi


Il est cependant certains types de dieux très populaires pour lesquels une figuration anthropomorphe s’observe com­munément. C’est en. particulier le cas des sôjin, dieux pro­tecteurs des chemins et des voyageurs, chargés de veiller sur les confins villageois et garants de la fécondité, ce qui explique qu’on les représente également sous forme de phallus. Encore ne peut-on négliger pour ces dieux l’influence du bouddhisme dont plusieurs d’entre eux relèvent directement. C’est égale­ment de leurs origines continentales que les familiers « dieux du bonheur », au nombre de sept (chichi fukujin), tirent leurs physiques stéréotypés si aisément reconnaissables. Il ne faut pas non plus oublier l’existence de ces dieux qui ne sauraient se passer d’une figurine ou d’une statue représentant leur messager animal : ainsi Hachiman et le cheval, ou Inari et le renard.


aikido Bruxelles / hinari / image 18Les dieux, ou kami, à la différence des bouddhas et des bodhisattvas, ne possèdent en général pas de compétences spécifiques. Quelques-uns ont cependant acquis au cours des siècles une fonction tutélaire particulière auprès de certaines catégories de la population (commerçants, conducteurs, pêcheurs, etc.), sans pour autant que la formulation ou le contenu des prières qui leur sont adressées aient été en quelque manière codifiés.aikido ki kobayashi


Comparés à ceux d’autres pays, les rituels de la religion populaire japonaise apparaissent relativement peu élaborés quant à la séquence et à la technicité des actes qui les compo­sent. Les modalités concrètes des cultes agricoles sont cependant d’une extrême diversité. il est â noter que même lorsque le dieu est censé résider en permanence è l’endroit où s’accom­plit le rite, comme dans le cas des sanctuaires villageois, celui-ci comprend en règle, de façon plus ou moins marquée, une phase d’accueil et une phase de renvoi du dieu. Certains auteurs japonais voient en cela la trace de conceptions pré-bouddhiques selon lesquelles les emplacements rituels, alors dépourvus de bâtiments, n’auraient reçu la visite du dieu qu’à des moments précis de l’année. Ce n’est là qu’hypothèse, même si l’on devine dans le plan des sanctuaires shintô tels que nous les connaissons aujourd’hui le rôle de modèle qu’ont pu jouer les établissements bouddhiques. Il est vrai aussi que certains dieux ruraux parmi les plus importants, tel le « dieu de la montagne », qui se transforme pour l’occasion en « dieu de la rizière », ou tel le « dieu de l’an », avec lequel il est du reste assez souvent confondu, sont supposés ne séjourner que tem­porairement dans les villages.


Sans doute la relation avec les dieux indigènes, en parti­culier ceux des grands sanctuaires, s’est-elle progressivement personnalisée, à l’instar de celle qu’il est permis d’entretenir avec les principaux personnages bouddhiques. Sur le plan communautaire, toutefois, l’intervention périodique des dieux continue d’avoir pour finalité l’élimination de la souillure (kegare), aboutissement de l’inéluctable dégradation du monde profane (ke), c’est-à-dire de l’espace où se déroule la vie de tous les jours (cycle que l’on schématise habituellement ainsi : ke —> kegare —> hare, la traduction du troisième terme par « sacré » se justifiant, bien qu’il ait pour connotation princi­pale l’idée de clarté).


En fait, une profonde affinité d’essence est supposée sous-tendre les rapports entre les humains et les dieux. D’abord, les uns et les autres possèdent pareillement une « âme » (ou si l’on préfère un « esprit ») impérissable qui est désignée par un même mot : tama (ou aussi rei). Surtout, l’examen des pratiques cultuelles, comme la prise en considération des vocables cou­rants, montre combien il est souvent difficile de différencier kami et ancêtres. Ainsi ne sait-on pas au juste si un vocable très usité comme ujigami, qui désigne tantôt le dieu tutélaire de la communauté, tantôt celui d’un groupe domestique, et que l’on traduit littéralement par « dieu de la lignée », renvoie à quelque ancêtre apical déifié ou à un kami local élu comme divinité protectrice. Même ambiguïté pour les lignées seigneu­riales à l’époque de l’État antique, les uji, dont on ne peut dire si, à l’instar de la lignée impériale, la relation qui les unissait à leur kami tutélaire était pensée ou non en termes de filiation véritable.aikido ki kobayashi


Au demeurant, on constate de façon générale que les villageois japonais ont toujours eu tendance à assimiler le dieu du sanctuaire communautaire, quelle que soit son iden­tité particulière, à leurs propres ancêtres, et ceux-ci comme celui-là à ces dieux majeurs que sont, dans le contexte agricole, le « dieu de la rizière », le « dieu de la montagne » ou le « dieu de l’an ». Un autre exemple significatif du chevauchement entre dieux et ancêtres est fourni par le culte de ces dieux que l’on regroupe à présent sous le vocable technique de yashikigami, littéralement les « dieux du site d’habitation ». Sans entrer dans les détails de ce culte extrêmement diversifié, là où ces dieux sont explicitement conçus comme des ancêtres-défricheurs fondateurs, là même où ce sont des ancêtres récents dont les tablettes funéraires sont exposées sur l’oratoire qui leur est dédié, il se trouve néanmoins qu’on les désigne aussi comme des « dieux du sol », ou jigami, voire qu’on les confonde avec quelque autre dieu bien connu.


Mais c’est avant tout la pratique du culte des ancêtres qui met clairement en évidence la parenté entre les humains et les kami. Désigné d’abord comme hotoke, ou bouddha, le défunt deviendra lui-même un kami quelque trente-trois ou cinquante années plus tard, souvent en moins de temps aujourd’hui. A ce titre, quoique sous l’influence du bouddhisme l’idée de paradis ne soit pas absente, l’âme du défunt est en général supposée rejoindre le panthéon communautaire, à l’échelle du microcosme villageois ou à celle de la nation tout entière. Un autre devenir possible, parfois évoqué concurremment, est la réincarnation dans la descendance au sein de la structure domestique. Ainsi qu’on le verrait pour bien d’autres aspects des croyances populaires, ce domaine de l’eschatologie échappe à tout souci de cohérence.aikido ki kobayashi


aikido Bruxelles / image 178


Moines bouddhistes (photo de studio, fin 19ème)

 

Du bouddhisme, comme je le suggérais d’entrée, on est trop souvent amené à penser qu’il constitue, au-delà même du domaine proprement religieux, une sorte de matrice de la culture japonaise. Les textes anciens rapportent qu’il fut introduit vers le milieu du vie siècle avec le don, fait par le monarque du royaume coréen de Paekche à l’empereur Kinmei, d’une statuette de Sâkyamuni, le Bouddha historique. Il ne s’agit bien sûr là que d’une datation officielle, cette doctrine étant déjà alors celle de nombreux immigrés venus du continent. Au départ, malgré la curiosité et l’intérêt suscités dans une partie de l’aristocratie par l’évocation d’une Loi supérieure aux réalités mondaines, ou dharma, le Bouddha fut générale­ment considéré comme un dieu supplétif auquel sa provenance lointaine conférait un prestige particulier et dont, pour cette raison, on chercha à mettre l’efficace au service de la protec­tion du pays.aikido ki kobayashi


Après un premier essor aux VIIe et VIIIe siècles d’un bouddhisme qui par ses exigences intellectuelles se restreignait presque exclusivement aux milieux monastiques et aristo­cratiques, c’est principalement au début de l’époque de Heian (première moitié du ixe siècle) et durant celle de Kamakura (à la fin du XIIe siècle et au XIIIe siècle) que se formèrent les courans doctrinaux représentatifs de la religiosité nationale. L’insistance sur les bénéfices qu’il est permis d’attendre en ce monde (dogme du genze riyaku) ainsi que l’importance accordée aux pratiques magiques sont des orientations, justifiées par les doctrines professées au sein des deux écoles, Tendai et Shingon, apparues à l’époque de Heian, qui favorisèrent une large diffusion du bouddhisme sur le sol japonais. Ce pragma­tisme foncier s’accompagna également., à l’intention des milieux populaires, d’une simplification notable tant des dogmes que des obligations rituelles. Avec la prépondérance durable prise au XIIIe siècle par le culte d’Amida, le Bouddha de la vie et de la lumière éternelles, maître du paradis de la Terre Pure, la simple invocation du nom de ce personnage de miséricorde s’offrit, désormais comme moyen de salut (dans ce rôle Amida est souvent associé au bodhisattva Kannon). Pour le plus grand nombre des humains une aide extérieure (tariki) se substituait ainsi aux pratiques méditatives et ascétiques nécessairement réservées à quelques-uns.


Cependant l’aspect te plus remarquable et que l’on relève très tôt dans le bouddhisme japonais est l’entreprise d’assi­milation des kami, c’est-à-dire des dieux nationaux, au pan­théon bouddhique. Certes, la tendance à englober tous les êtres est indissociable de la doctrine bouddhique dans son principe même. Déjà en Inde et en Chine l’enseignement initial s’était indissociablement mêlé de notions et de repré­sentations védiques, tantriques et taoïques. Mais ce que l’on observe au Japon va plus loin. Il s’agit, dans la suite logique de l’enseignement des fondateurs des écoles Tendai et Shingon, d’une véritable élaboration dogmatique de la correspondance entre panthéon bouddhique et dieux indigènes. D’abord gardiens des monastères et protecteurs du dharma, ceux-ci finirent en effet par être conçus comme les manifestations, suijaku, des bouddhas, bodhisattvas et autres personnages considérés, eux, comme leurs états originels, ou honji. Cette théorie, à l’influence de laquelle, du reste, aucun des courants du boud­dhisme japonais n’échappa totalement, se traduisit en milieu populaire par un syncrétisme général.aikido ki kobayashi


La distinction entre shintô et bouddhisme ne s’est cepen­dant jamais effacée de la culture japonaise et une perspective opposée, quoique de moindre ampleur intellectuelle, s’est éga­lement fait, jour, corrélative à la réactivation de l’idée du Japon « pays des dieux » provoquée à la fin du XIIIe siècle par la menace mongole. Deux siècles et demi plus tard cette tendance fut développée et systématisée par le prêtre Yoshida Kanetomo, d’où son nom courant de Yoshida shintô. Les kami devinrent l’essence des bouddhas et des dieux venus de l’étran­ger ; parallèlement, le Japon se vit attribuer une position cen­trale et l’Inde rejetée à la périphérie dans une géographie de l’accès au divin.


Ce qui au départ ne semblait être guère plus qu’une inversion hiérarchique encore formulée à l’aide de catégories bouddhiques évolua, au cours de l’époque d’Edo, vers un intégrisme de plus en. plus radical. L’aboutissement en fut la séparation rigoureuse des cultes shintô et bouddhique ordonnée par le gouvernement de Meiji peu après sa formation. C’est ainsi qu’a été mis fin, en de nombreux endroits, à la symbiose très ancienne entre sanctuaires shintô et monastères. On pro­céda également à la rectification des appellations données aux kami en supprimant toutes les épithètes qui pouvaient évo­quer leur caractère second par rapport aux figures bouddhi­ques. Mais si cette démarche, souvent violente, a bien eu des conséquences durables dans l’organisation des grands lieux de culte, elle n’a en rien modifié le syncrétisme populaire qui est même demeuré le principal ressort doctrinal des nouveaux mouvements religieux apparus depuis le siècle dernier.


Paradoxalement, malgré ce ressaisissement nationaliste qui la caractérise globalement, l’époque d’Edo a également été pour le bouddhisme une période d’expansion. Devant la crainte d’une propagation du christianisme, le gouvernement shogounal rendit en effet obligatoire pour le peuple l’affiliation à un monastère. Chargé de tenir des registres paroissiaux, le clergé bouddhique devint ainsi instrument d’encadrement et de surveillance au service du pouvoir (ce n’est, semble-t-il, qu’au début de l’époque d’Edo que s’est généralisée dans les campagnes la crémation et, avec elle, l’habitude de déposer le cendres des défunts dans les cimetières attenants aux monas­tères).



Pelerin descendant le mont Fuji


Pour la majorité des Japonais le bouddhisme est à présent associé, avant tout, aux pratiques funéraires et, au culte des ancêtres (de même que l’on donne à un défunt récent le nom de hotoke, bouddha, le meuble sur lequel sont déposées les tablettes funéraires est appelé butsudan, ou « autel des boud­dhas »). C’est, peut-on dire, dans ce domaine particulier qu’il conserve une certaine spécificité. Cela pour au moins deux raisons. D’une part, la position du bouddhisme à l’endroit de la mort apparaît à l’évidence complémentaire de celle du shintô. Tandis que pour celui-ci la mort est une cause de souil­lure qui tend à être écartée de l’espace que partagent dieux et hommes. et qui en tout cas ne fait pas pour elle-même l’objet d’une réflexion, le bouddhisme, pour lequel la finitude et la souffrance des êtres constituent au contraire un point de départ spéculatif, a offert la possibilité d’une prise en charge rituelle beaucoup plus élaborée, sans nécessairement exiger un savoir doctrinal approfondi. D’autre part, arrivant de contrées lointaines, le Bouddha et les personnages qui l’accom­pagnent ont sans doute été immédiatement, rapprochés, dans les représentations populaires, de ces kami qui périodique­ment visitent les hommes et assurent un contact avec les lieux, montagnes ou horizons marins, dans lesquels séjournent les ancêtres. Cette interprétation vaut en particulier pour le Bouddha Amida que l’on imagine venant de son paradis de la Terre Pure pour prodiguer son aide aux mortels.aikido ki kobayashi


Ainsi peut-on voir comment le germe d’universalisme et la perspective de salut individuel dont le bouddhisme est por­teur se sont trouvés constamment infléchis par la référence à la communauté et à ses impératifs éthiques de solidarité (notamment entre les générations). La multiplicité des dieux indigènes, les incertitudes de leurs définitions ne constituaient pas a priori un obstacle à l’acceptation des dogmes essentiels de cette doctrine. C’est par contre de l’adhésion maintenue â ce principe totalisateur qu’est le pays (kuni) que provient la tension, spécifique de la culture japonaise par son acuité, créée tout au long des siècles par la présence du bouddhisme. Il y a, si l’on veut bien s’autoriser ici l’emploi de cette notion, une transcendance du territoire national, ou de ses répliques locales en leurs symboles divins, qui est au fondement même du parti­cularisme japonais.aikido ki kobayashi



L’éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des droits d’auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux bases de données.

Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle. Droits et devoirs des utilisateurs

Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre.

Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d’enseignement ou de communication excluant toute exploitation commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d’illustration, ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu’ils sont indiqués – le nom de l’auteur et la référence du document reproduit.

Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l’éditeur original de l’oeuvre, de l’auteur et de ses ayants droit.

La reproduction et l’exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l’éditeur du site, Le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.



 

Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes