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Aikido Bruxelles / Texte / Le thé et l’éphémère au Japon


Aikido Bruxelles / Yozakura no shita de chanoyu wo suru mitsūjiweb

 

Yozakura no shita de chanoyu wo suru mitsūji (Mitsuji preppare le thé)

Utagawa Toyokuni (1786 – 1865)



L’éphémère comme modèle culturel japonais

In: Matériaux pour l’histoire de notre temps. 1997, N. 45. pp. 48-52.

Sylvie Guichard-Anguis CNRS, CREOPS – Paris Sorbonne (Paris IV)



Voici un très bel extrait de texte sur l’historique de la culture – et de la Cuture – du  thé au Japon et la signification qu’à pris sa consommation ritualisée dans le cadre du « Chanoyu ». Celui-ci (dit « Cérémonie du thé ») semble occuper la fonction symbolique de gérer le lien particulier de l’homme avec avec la nature en tant que son spectacle constitue l’épreuve toujours nostalgique de l’écoulement du temps.

 

Nous vous invitons également à consulter 2 autre textes publiés sur le site :  le premier est un bref survol technique des modes de traitement du thé au Japon (suivre le lien...) et le deuxième un extrait d’étude sur les « Jardins de thé » (suivre le lien…)



Une pratique culturelle qui se boit


Un dessin humoristique du grand quotidien Asahi montre dans son édition du 9 septembre 1991, le héros populaire Fuji Santarô imaginé par Satô Sanpei, assis à l’ombre d’un grand parasol de papier, à proximité d’un distributeur de canettes de boisson réservées au thé vert. Les quatre images successives le reproduisent tour à tour en train d’essuyer soigneusement le dessus de la canette, puis buvant cette dernière en la tenant des deux mains comme un bol à thé, tout en émettant le bruit caractéristique de cet acte, enfin tournant la canette dans les mains afin d’en apprécier les différentes faces. À la question «À quelle école (de thé) appartenez-vous ?», notre héros imperturbable répond : «Je suis le premier Grand Maître de l’école des canettes».aikido


Cette série d’images illustre fort adroitement la coexistence de pratiques très distinctes les unes des autres, concernant la consommation de thé vert dans le Japon contemporain. Ce sujet traité dans un quotidien national démontre à quel point cette boisson y occupe une place essentielle. Entre l’existence d’un rituel qui commande la consommation de thé vert, et l’absorption de cette bois son sous forme de canettes en aluminium, se loge tout un processus d’évolution, dont la diversité des formes toujours actuelles représente l’une des caractéristiques culturelles les plus significatives du Japon de la fin du XXe siècle.aikido


Depuis une vingtaine d’années, la consommation de thé globale (thé vert, thé noir, thé semi-fermenté comme le Oolong, et divers autres) offre une certaine stabilité et s’élève à environ 120 millions de tonnes au début des années 90, soit à peine moins d’un kilo par habitant. Elle se partage entre 90 000 tonnes pour le thé vert contre 20 000 tonnes pour le Oolong et 1 5 000 tonnes pour le thé noir. La constante suprématie du thé vert ne doit pas masquer l’apparition depuis une dizaine d’années de nouvelles formes de consommation, qui sont en train de bouleverser cette habitude quotidienne. Si la consommation de thé noir a doublé entre 1 980 et 1 991 , celle de thé vert a manifesté une légère diminution. La mise en vente de thé noir liquide sous formes de briques, de canettes ou de bouteilles de plastique, soutenue par l’essor de la restauration rapide, le boom des loisirs de plein air, et surtout  l’engouement pour la consommation de thé glacé explique cette hausse de la demande.aikido



Aikido Bruxelles / Récolte du thé


Face à cette concurrence, l’offre de thé vert s’est également diversifiée. Depuis la mise en vente en 1985 des premières canettes de thé vert, ce marché s’est développé de 80% à 100% chaque année. En 1993, cette boisson occupait le premier rang parmi les différentes boissons commercialisées en canettes. Le regain d’intérêt porté à l’alimentation japonaise, jugée plus saine, après des décennies d’occidentalisation rapide des habitudes alimentaires, a contribué très largement à cette diffusion d’une nouvelle forme de consommation de thé vert. L’usage a en effet institué au Japon l’accompagnement de cuisine locale par du thé vert et de cuisine occidentale par du thé noir.aikido


La publicité faite aux propriétés du thé vert contribue à ce succès. Boisson naturelle, qui s’inscrit dans un contexte de développement des maladies cardio-vasculaires liées à une modification profonde des habitudes alimentaires, sa consommation entraînerait une diminution du cholestérol total et jouerait un rôle non négligeable dans la prévention de l’hypertension artérielle, comme elle protégerait contre les caries dentaires et le développement des cancers. Boisson non sucrée, le thé vert prof ite de cet autre atout considérable aux yeux des consommateurs japonais, soucieux plus que jamais de leur santé.aikido


La suprématie occupée par le thé vert dans la consommation des thés au Japon tient au fait que l’archipel consomme avant tout le thé qu’il produit. Située autour de 100 000 tonnes la production japonaise n’est constituée que de thé vert, dont les jardins couvrent environ 59 000 hectares entretenus par 600 000 exploitations. Le thé vert se distribue entre différents qualités ou grades ou encore en mélanges, affectés à divers types de consommation. Cueillies à la main pour les grades les plus élevés ou grâce à la mécanisation pour les thés de consommation courante, les feuilles sont aussitôt chauffées à la vapeur afin de prévenir la fermentation, refroidies puis roulées, tordues puis séchées, roulées à nouveau pour leur donner leur aspect définitif avant de subir un ultime séchage. L’arrêt de la fermentation leur confère leur richesse en vitamine C, que complète la présence des vitamines A, B1, B2, de calcium, de potassium, de manganèse, de cuivre, de zinc, etc.aikido


Le sencha, le plus populaire des thés verts au Japon, représente 80% de cette production, et se distribue entre des thés de qualité moyenne de consommation courante et des grades élevés réservés à des occasions plus rares. Le gyokuro, le grade le plus élevé, doit sa particularité à son mode de culture. Trois semaines avant la récolte des bourgeons, les arbustes sont abrités sous des voiles de roseaux, dont l’ombre tend à diminuer la quantité de tanin contenue dans les feuilles. Le bancha représente le grade inférieur parmi les sencha. Grillé, il prend le nom de hôjicha et présente infusé une couleur semblable à celle d’une bière blonde légère. Additionné de riz soufflé, le bancha se nomme genmaicha et se consomme de manière courante comme les deux précédents, du fait de la modicité de leurs prix.

Aikido Bruxelles / Feulles de Sencha

Le matcha s’obtient à partir des grades les plus élevés de thé vert, en chauffant à la vapeur les feuilles, puis en les coupant, les aérant et enfin en les faisant sécher. Ces feuilles sont ainsi conservées au frais ou au froid, avant d’être réduites en fine poudre à l’aide d’une meule de pierre, en fonction de la demande.aikido


Si la consommation de thé sous forme de boissons stagne, d’autres usages ont fait leur apparition, qui tirent partie des vertus attribuées à cette plante. Incorporé à l’alimentation sous forme de décoction, de feuilles, ou de poudre, le thé agrémente de plus en plus les préparations culinaires. L’incorporation de thé à des médicaments ou des cosmétiques ouvre également de nouvelles perspective pour les producteurs de thé.aikido


Le calendrier, la saison continue à imprégner l’acte de boire du thé. L’usage veut qu’on ne consomme pas les mêmes thés et qu’on ne les sert pas dans les même objets en plein hiver et en plein été. En outre, la qualité du thé dicte le choix des récipients. Ces règles multiples qui régissent l’acte de boire du thé clans la vie quotidienne japonaise, contemporaine, sont issues de son évolution historique dans l’archipel et bien au-delà.aikido


Aikido Bruxelles / Paysages-dans-les-montagnes

 

Cultures de thé dans les montagnes à Shizuoka


Les différentes voies du thé


Mais il nous faut préciser d’abord l’objet de cette réflexion. Il existe plusieurs types de cérémonies de thé, en fonction de la nature du thé même et de la façon dont cette boisson est préparée. La distinction la plus importante s’effectue entre les thés à base de poudre de thé matcha, et ceux à base de feuilles que l’on fait infuser sentcha. Les cérémonies issues de ces préparations remontent à des époques. Celles liés au cha sont de fort loin les plus anciennes. La première mention de thé bu au Japon remonte à 815, lorsque le moine Eichû, qui avait passé trente ans sur le continent, prépare pour l’empereur Saga cette boisson. Mais elle se présente alors sous une forme qui ne trouve plus qu’en Chine à l’époque contemporaine. Pressé en brique dancha, le thé est concassé pour être mêlé à toutes sortes d’épices, de racines comme celle du gingembre.aikido


Le matcha, tel qu’il ne subsiste plus paradoxalement qu’au Japon, fait son apparition dans l’archipel au début du XIIe siècle (ère Kamakura) apporté par le moine Eisai, introducteur de la secte Rinzai. Pour que l’acte de boire du matcha se transforme en chanoyu, il a fallu la conjonction d’un certain nombre de facteurs. Ce que l’on nomme au Japon chanoyu, que l’on traduit par cérémonie du thé alors que sa traduction littérale signifie simplement «eau chaude du thé», ce qui se révèle tout à fait significatif de sa vraie raison d’être, se pratique d’abord et avant tout en versant de l’eau chaude sur la poudre de thé, afin de produire une infusion immédiate.


Une étiquette sarei prend forme vers le milieu du XIVe- siècle. Le thé, boisson fort rare aux vertus largement soulignées, se consomme d’une façon spécifique au cours de cérémonies bouddhiques, lorsqu’il fait l’objet d’offrande, comme l’attestent certaines de ces pratiques encore existantes. Introduit progressivement à la cour sous forme de boisson offerte à la fin des banquets, son usage se répand parmi les élites. Les jeux de thé tôcha, qui consistent à distinguer des thés de différentes provenances, deviennent alors très populaires.aikido


Pour donner naissance à chanoyu, l’acte de boire du matcha s’enrichit de trois autres pratiques fondamentales, qui vont s’élaborer et s’additionner progressivement : la préférence pour certains objets, qui mène à une certaine esthétique, monosuki, un mode de conduite liée à celle d’un hôte chargé de distraire ses visiteurs, furumai, et enfin la constitution d’un cadre : la pièce à thé, chashitsu. Aikido Bruxelles / IngenTous ces éléments poursuivent toujours leur évolution, incorporant sans cesse de nouveaux apports. Comparée à cette voie du thé sadô ou chadô fondée sur la préparation du matcha, provenant de la Chine des Song et introduite au début du Moyen Âge, celle liée au sentcha se révèle beaucoup plus récente. Le moine chinois d’une secte zen, Ingen, parvenu au Japon en 1652, fonde la Manpukuji à Uji et la secte zen Obaku (image de gauche : statue de Ingen). Il introduit la façon de boire à la mode dans la Chine des Ming et des Qing, liée à l’infusion de feuilles de thé dans une théière.aikido


Une autre grande différence historique dans la pratique de ces cérémonies tient à l’identité sociale de ses membres. Le matcha prend véritablement son essor avec les guerriers bushi au XIVe siècle, tandis que l’habitude de boire du sentcha est prisée par les hommes de lettres, artistes et calligraphes bunjin, selon l’habitude chinoise originelle. Enfin, l’importance économique et financière des deux types d’écoles reste sans comparaison. Les écoles de sentcha, qui ne couvrent de nos jours que des aires régionales, réunies dans l’Union nationale des écoles de sencha dont le siège se trouve à Obaku, offrent une taille faible comparée à celles de matcha, qui occupent de leurs réseaux denses de délégations shibu l’ensemble de l’archipel.


Les fondements de la voie du thé liés au matcha, tels qu’on s’y réfère et qu’on les pratique toujours de nos jours, remontent au premier grand maître Rikyû Soeki (1522-1591) de la famille des Sen. Le troisième grand maître Sôtan (1578-1658) divise les propriétés de Kyoto appartenant à la famille des Sen, entre trois de ses fils. Celle sur la rue Mushanokôji donne naissance à la tradition de l’école Mushanokôjisenke. Celle sur la rue Ogawa divisée en deux, entre l’arrière ura et la façade omote, donne naissance aux traditions familiales Urasenke et Omotesenke. Le même fait édifier à l’extrémité nord-est de la propriété de la rue Ogawa une pièce à thé Konnichian (lit. la hutte de ce jour), autour de laquelle est bâti le siège contemporain de l’école Urasenke. De fort loin la plus importante au Japon, son internationalisation depuis la seconde moitié du siècle, lui attribue un rôle décisif dans le façonnement de la culture japonaise contemporaine.aikido


Un processus constant d’assimilation permet le façonnement de chanoyu. Résultant d’un équilibre perpétuellement remis en question d’éléments introduits du reste du continent asiatique, combinés à des facteurs locaux et d’autres encore provenant du reste du monde, chanoyu constitue un domaine très révélateur de la façon dont une certaine identité japonaise s’élabore.aikido


Préparations de thé et évocations de paysages éphémères


Avant toute incursion dans l’acte même de la préparation, il reste fondamental de rappeler les quatre principes qui guident la pratique, comme les idéaux de cet art souvent qualifié de celui des saisons : l’harmonie, le respect, la pureté, la tranquillité Wa-Kei-Sei-Jaku. Il faut également conserver à l’esprit le court mais très célèbre poème de Sen Rikyû (traduction de l’auteur) : «Chanoyu ne se résume qu’à : Faire bouillir de l’eau, infuser le thé et le boire. C’est tout ce que l’on a besoin de savoir.» Enfin, il faut également mettre l’accent sur l’appellation de cérémonie, qui peut prêter à confusion. Le thé servi aux divinités du shintoïsme kencha, ou aux divinités bouddhiques kucha peut revêtir le caractère d’un véritable rituel. Mais dans sa pratique la plus quotidienne, chanoyu consiste essentiellement en l’exécution rigoureuse d’une préparation de thé temae, combinée au traitement correct des objets de thé dogu, dont la variété pour une même catégorie peut sembler ne rencontrer aucune limite. La mémorisation de ce temae s’effectue à travers sa répétition inlassable, car la mémoire physique de ces exécutions constitue un aspect indéniable de cet apprentissage.aikido


L’expression de la nature repose sur différentes conceptions. Cependant le cours des saisons joue le rôle principal dans cette évocation des paysages. Le moment évoqué de l’année illustre toujours une vision dynamique allant vers l’avenir, confinant le présent ou le passé immédiat dans l’oubli. En somme, la préparation s’effectue toujours dans un temps fictif situé dans l’avenir. Les conséquences de cette vision sur la perception de l’environnement nous semblent non négligeables. La notion de cycle, inhérente à la conception des préparations, ne paraît pas non plus étrangère à l’évolution urbaine qui caractérise les villes japonaises. La disparition de paysages naturels ou urbains est ressentie à travers une vision dynamique et positive de leur évolution. Un grand nombre de moyens de suggestion sont mis à contribution pour évoquer ces paysages. La lecture de ces signes, agencés suivant une logique dont la teneur s’acquiert progressivement, fournit les clés de ces évocations.aikido


Nous allons les parcourir rapidement afin de mieux cerner l’esprit de ces évocations.


Aikido Bruxelles / Rechaud ChanoyuLe réchaud sur lequel est posée la marmite contenant l’eau, qui servira à préparer directement le thé, fournit un exemple très simple de l’évolution suivie à travers les saisons par les préparations et les instruments. Posé sur le sol en tatami, ce réchaud appartient au type buro. Installé le plus loin possible des invités (dans les limites du tatami destiné à cet effet), afin de ne pas les indisposer par la chaleur, son ouverture se fait étroite avec l’été. En automne, sa position au milieu du même tatami permet de le rapprocher des invités. En hiver, cette source de chaleur prend la forme d’un âtre de forme carrée, creusé dans la profondeur du sol , à proximité des invités. Force est de constater qu’une partie de ces principes relève du simple bon sens. Les paysages évoqués dépendent d’abord du choix de la préparation, que dicte en grande partie la saison. Pour la plupart des préparations, deux grandes variations interviennent au cours de l’année : une d’hiver (de novembre à mars) et une d’été (d’avril à octobre). D’autres sont en relation avec un moment précis de l’année. C’est le cas de la préparation automnale citée précédemment, qui ne peut s’exécuter qu’avant l’ouverture de la saison de , soit au mois d’octobre.aikido


Certains instruments dogu peuvent varier presque à l’infini tout au long de l’année, mais en respectant certains impératifs. Au mois de février, le bol à thé possède une ouverture très étroite afin de conserver la chaleur et se présente toujours en terre. Le bol d’été possède une forme très évasée, et peut être en verre. Le vocabulaire décoratif fait allusion au moment de l’année grâce à des motifs liés à la végétation, au climat mais aussi aux traditions et aux fêtes. Associé aux formes intermédiaires à ces deux extrêmes saisonniers, il détermine des combinaisons presque illimitées.aikido


La sélection des instruments permet d’accentuer l’effet souhaité par celui de la préparation. Leur forme, leur taille, leur matière, leur vocabulaire décoratif permettent de façonner des variations infinies sur le même thème. Cette précision du vocabulaire dans chanoyu suscite à la fois une très grande variété dans le choix de l’expression, mais aussi enferme cette dernière dans un ordre préétabli, facteur d’une certaine rigidité. La saison d’hiver commence en novembre, quel que soit le lieu de l’archipel où se pratique chanoyu. L’évocation des premiers frimas intervient vite dans ce déroulement immuable du temps et nous pouvons nous interroger sur leur opportunité dans le département d’Okinawa le plus méridional de l’archipel. L’objet mais aussi sa dénomination poétique, comme pour la cuillère à thé chashaku, permettent de mettre en œuvre l’évocation choisie.aikido


La décoration de la pièce d’attente machiai et de l’alcôve décorative tokonoma dans la pièce à thé, fournit les premières indications sur le choix effectué, parfois de la préparation elle-même, avant même toute apparition de l’hôte. Le rouleau de peinture kakejiku accroché lors de la préparation de thé fort koicha mentionne souvent la saison par une calligraphie ou un paysage. L’arrangement floral lié à la voie du thé chabana qui lui succède dans le tokonoma, lors du service de thé léger usucha, doit confirmer cette allusion. Aikido Bruxelles / Matcha &friandise japonaise ou wagashiLe thé lui-même, sa provenance, son nom, comme les sucreries sous leur forme fraîche omogashi ou sèche higashi, le menu du repas précédant les deux services de thé fort et léger, renforcent cette représentation. Les formes, les consistances comme les couleurs, sont sollicitées dans ces évocations, plus que le palais lui-même. La vaisselle dans laquelle sont disposés ces mets salés ou sucrés, par sa forme, sa taille et ses matières, son vocabulaire décoratif, contribuent également à renforcer l’impression choisie. Cette évocation des saisons fait appel très largement aux cinq sens, en privilégiant tout particulièrement la vue, le toucher et le goût.aikido


Deux grands types de réunions de thé donnent naissance à ces paysages. La première chaji représente la forme la plus accomplie, vers laquelle tendent tous les enseignements de chanoyu. Ses variations s’articulent sur les moments de la journée. Elle inclue un repas, un ou deux arrangements de charbon, et deux types de préparation de thé. Sa durée couvre environ quatre heures et elle réunit de un à cinq invités en règle générale. Le second type de réunion, chakai, forme abrégée de la première, peut regrouper des dizaines, voire des centaines de participants. Organisé dans des lieux aussi variés que des sanctuaires, des temples, des grands hôtels etc., il se présente sous la forme le plus souvent d’une seule préparation de thé léger, qui dure une vingtaine de minutes.


C’est en général dans le cadre de cette réunion que le premier contact avec l’univers de la voie du thé s’établit. Les paysages évoqués diffèrent en fonction de la différence d’échelle et de la composition de ces deux réunions. Les quatre heures imparties à chaji fournissent un éventail très large de moyens, aussi l’évocation à travers la décoration se révèle plus discrète. Le caractère bref de la prestation lors de chakai, contraint à mettre l’accent sur le contenu du tokonoma. Le choix de quatre saisons bien distinctes, les dates les délimitant, la précision du vocabulaire utilisé, permettent de constater que la nature évoquée à travers chanoyu, appartient à une région donnée de l’archipel. C’est le sud-ouest du Japon qui apparaît à travers ces évocations. Leur teneur peut sembler bien étrangère aux extrémités de l’archipel, comme à Okinawa et à Hokkaido, voire aux régions les plus septentrionales de Honshu et aux plus méridionales de Kyûshû. Dans cette acceptation des saisons se lit une sorte d’hégémonie culturelle inspirée par la région du Kansai, celle de Kyoto, Kobe et Osaka. Les paysages évoqués font référence à ceux influencés culturellement par l’ancienne capitale, et clans un moindre cas par la Chine du Sud. Le rivage, la mer occupent une place très limitée dans ces évocations d’une nature avant tout continentale. Cette place reflète une attitude culturelle plus générale, sur laquelle il n’est pas le lieu d’insister ici.


Ces évocations de paysages largement humanisés se trouvent fort loin du véritable caractère de la nature japonaise. Splendide certes par ses manifestations liées aux transformations saisonnières de la végétation, elle reste avant tout violente, particulièrement prodigue en catastrophes naturelles tout au long de l’année. Selon les statistiques municipales, la seule ville de Kochi (Shikoku) a été frappée par soixante catastrophes d’importance majeure de 1932 à 1990 ! Cette codification de la sensibilité à travers les paysages évoqués dans chanoyu, par des citadins désireux de poursuivre leurs activités au cœur des villes de Kyoto ou de Sakai (pour ne citer que les deux plus célèbres), se révèle non sans conséquence sur la perception de l’environnement. Le caractère «pratique» de ces constructions de paysages, qui permettent l’évocation d’une nature très fortement marquée culturellement au sein des tissus urbains les plus denses, se trouve fort éloigné de la conception systémique de l’écologie. Le fameux séjour de montagne au milieu de la ville, lié à Shimogyo chanoyu, marque l’un des actes de naissance de cette attitude.aikido


Soju (dates inconnues), qui succède à Murata Shuko (1422-1502) possède, selon ses contemporains, un pavillon de thé qui affecte l’apparence d’une petite maison de montagne, que l’on pourrait qualifier d’ermitage au milieu de la ville. Située dans un des quartiers les plus animés de Kyoto, ce pavillon inaugure un nouveau type de relations avec la nature. Cette dernière prend une forme métaphorique pour mieux répondre aux besoins de ses usagers. Pratique car réalisable dans les environnements les plus artificiels, elle permet de conserver le cadre quotidien d’activités, tout en poursuivant cette relation. Déjà, l’attraction exercée par la «grande ville» sur ses habitants suscitait des solutions, promises à un grand avenir dans la société japonaise. À ce titre, les deux pistes de ski couvertes inaugurées en 1993 à Funabashi (à l’est de Tôkyô) et à Kobe, répondent à un besoin de contact avec une nature réduite à son caractère exclusif d’agrément. Sortir du métro pour des cendre les pentes sous un dôme couvert tout au long de l’année, relève d’un comportement qui n’est pas si différent de celui des amateurs de la voie du thé ! L’expression de ces paysages n’est jamais restée immuable et suit l’évolution de chanoyu. Les moyens mis en œuvre dans ces évocations varient avec le style de thé en usage, et cette dynamique explique les innovations actuelles.


À l’époque de Sen no Rikyû, chanoyu constitue le domaine privilégié d’une certaine élite sociale. Les cadres de réunion fournis par les chaji et les chakai, jouent un rôle fondamental dans les décisions politiques, les alliances, etc. Le don d’un objet très précieux, meibutsu, le plus prisé parmi les articles de thé, sert à récompenser un vassal méritant ou à s’attirer la protection d’un puissant homme politique. Au cœur des luttes civiles du Japon de la fin du Moyen Âge, chanoyu se voit confier de nos jours par le xv° grand Maître Hôunsai Sôshitsu (1923- ) un rôle nouveau associé à la paix et à l’harmonie entre les hommes4. Grâce à la belle couleur verte du matcha, l’acte de boire un bol de thé est érigé en synonyme de communication avec la nature et de respect pour un environnement conçu dans sa globalité. Pratiquer chanoyu devient un symbole de paix entre les hommes.aikido


Internationalisation de la voie du théaiki

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Aikido Bruxelles / Chanoyu


Un certain nombre d’ouvrages fondamentaux, rédigés au XVIe siècle par des jésuites, font pour la première fois allusion à la cérémonie du thé. Ainsi Luis Frois note dans son traité sur les contradictions de mœurs entre Européens et Japonais (1585), au chapitre «Des maisons, ateliers, jardins et fruits» : «Nos chambres sont de bois finement ouvragé et poli ; leurs salles de chanoyu, de bois brut, comme il vient de la forêt, pour ¡miter la nature». Cependant, il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle, pour que chanoyu commence à se faire véritablement connaître en Europe et en Amérique du Nord. L’exposition internationale qui se tient à Paris en 1867 constitue sans doute l’une des toutes premières occasions de découvrir l’art japonais de cette époque. Certains des objets exposés au cours des manifestations successives de ce type amènent leurs amateurs à s’intéresser à leurs usages. En 1874 est publié sous la plume de Funk, un savant germanique, un article évoquant chanoyu. En 1906 paraît l’ouvrage de Okakura Kazuko, rédigé directement en anglais, «The book of Tea», qui compte toujours à la fin du XXe siècle parmi les ouvrages fondamentaux sur chanoyu.aikido


Ces initiatives trouvent un prolongement dans l’activité des grands Maîtres des écoles de thé, comme celle de Tantansai le quatorzième grand Maître de l’école Urasenke (1893-1964), qui introduit la voie du thé à l’étranger, en donnant des conférences et en organisant des démonstrations. L’activité débordante de son fils, l’actuel grand Maître, poursuit cette orientation. Ce dernier déclare, à l’occasion de son 70° anniversaire en 1993 que depuis son premier déplacement aux États-Unis après guerre il a visité 55 pays et effectué plus de 170 voyages à l’étranger pour promouvoir la voie du thé. La promotion de l’acte de boire du thé en tant que symbole de paix joue un rôle fondamental dans cette perspective. Il s’inscrit dans une communion avec une nature universelle, conçue en tant qu’environnement global. Désormais, ce sont les systèmes écologiques qui composent cette idée de nature. La couleur du matcha, par son rappel de tous les verts, constitue une métaphore qui peut opérer sur l’ensemble du globe. Chanoyu s’aligne désormais sur des conceptions fournies par des idéologies contemporaines, issues des sociétés occidentales, popularisant l’association de la préservation de l’environnement et celle de la paix. Dans un pays gouverné par une constitution pacifique, chanoyu s’est lancé dans la promotion de l’harmonie et de la paix entre les hommes, par une relecture contemporaine des quatre principes qui la dirige.aikido


Cependant, cette métaphore ne supprime pas pour autant l’expression des saisons à travers l’enseignement de la voie du thé à l’étranger. Très fortement structurée à partir de cette conception, une dissociation viderait de son sens cette pratique. C’est le cours des saisons tel qu’il se déroule dans le Kansai qui est désormais enseigné en Amérique du Nord, en Europe ou en Asie, là où chanoyu est le plus fortement implanté. Les pièces à thé à l’étranger vivent au rythme des passages saisonniers du sud-ouest de l’archipel japonais. La capacité d’adaptation de chanoyu fait ses preuves depuis des siècles et des transpositions futures ne sont pas à exclure. Dans les années 90, une association installée à Kyoto, composée d’étrangers qui suivent un enseignement accéléré, place dans le tokonoma un arbre de Noël lors de sa réunion de fin d’année. La présence de la famille du Grand Maître, toujours conviée à cette manifestation, certifie ces nouvelles orientations.aikido


En 1993, les objets réunis à cette occasion avaient pour thème «À partir d’un bol de thé la paix» et comprenaient une peinture abstraite par un péruvien, un récipient indien pour les fleurs, un instrument de musique africain utilisé comme limite spatiale, un bol à riz du Caucase, une cuillère à thé du Brésil, etc. Cette brève analyse permet de souligner la capacité à réinterpréter la modernité de la voie du thé. L’évocation des paysages éphémères par l’intermédiaire de chanoyu se caractérise par l’empreinte très forte de la région du Kansai, dans laquelle cette pratique a pris forme autour de Kyoto. La couleur du matcha permet à l’époque contemporaine de dépasser ces limites géographiques, en donnant valeur de symbole universel à l’acte de boire du thé fouetté. Cependant, sur le plan de l’exécution, le déroulement des saisons continue à fournir un sens à ces évocations.aikido


Cette aptitude à investir de nouveaux sens tout en préservant sa nature intrinsèque, illustrée par la voie du thé, permet de saisir l’importance de l’informel dans la culture japonaise. Elle absorbe les grands leitmotiv du présent, sans se figer sur des formes bâties qui, dans d’autres cultures, constituent le substrat de la notion de patrimoine. La vitalité de ces pratiques traditionnelles, fondées sur une transmission orale, comme celle des savoir-faire, a particulièrement prédisposé le Japon à développer l’événementiel. C’est en créant de l’éphémère que la culture japonaise s’exprime et non pas en figeant l’espace par des formes construites. Cette attitude culturelle produit des formes fragiles par nature et qui sont vouées au renouvellement incessant. Ces objets illustrent un instant de cette attitude créative et comptent moins que le procédé continu qui a permis leur apparition.



Sylvie GUICHARD-ANGUIS CNRS, CREOPS – Paris Sorbonne (Paris IV)


 

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