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Aikido Bruxelles / Kobayashi / Japon / article 56

aikido Bruxelles / article 56

 

 

Dispositifs et rituels du seuil : une topologie sociale. Détour japonais (extrait)

Philippe Bonnin (CNRS)

In: Communications, 70, 2000. pp. 65-92.

 

La question des limites et du seuil apparaît comme l’élément central d’une nécessaire topologie sociale. Arts et sciences de l’étendue reposent à l’origine sur le fait que celle-ci a été morcelée puis organisée, que des espaces, des territoires différents ont été définis, délimités, porteurs de sens ; que dans les limites matérielles et symboliques qui les séparent ont été ménagés des négations, des trous, des possibilités de passage. Ces opercules, dispositifs à topologie variable — la porte, le portail, la fenêtre même, et bien d’autres sont les figures différentes de l’opercule, du percement dans la limite, de sa négation locale -, réalisent l’impossible : être simultanément une chose et son contraire, exister potentiellement dans les deux états — ouvert et fermé — qui caractérisent la limite ou son absence. Ce prodige quotidien se réalise en un lieu qui focalise toutes les puissances convoquées dans la construction des espaces, toutes les valeurs investies de part et d’autre de la limite, un lieu qui régule les flux matériels et les fuites du sens selon de rigoureux droits et rituels de passage, et pas seulement dans les sociétés « à demi civilisées » : c’est le seuil…aikido

 

 

L’entrée d’une maison familiale à Kamigyoku.

 

J’ai voulu habiter avec une famille de Kyoto. La première fois que j’y suis allé m’est restée en mémoire. Rien ne fut simple, et j’ai noté dans mon carnet d’observations chacun des moments par lesquels il m’a fallu passer pour franchir cette porte. D’abord mon ami japonais a appelé au téléphone, afin de s’assurer qu’il y aurait quelqu’un pour nous accueillir, et pour annoncer notre venue. Seul le troisième fils était présent à ce moment, mais la mère n’allait pas tarder à revenir de son travail. Une visite impromptue aurait été malvenue : c’est un acte rare, souvent importun sinon impensable, surtout s’il n’existe pas déjà un fort niveau de familiarité. À qui peut-on dire sincèrement « Ma porte vous est ouverte » ? C’est dès ce moment-là, sinon bien avant encore, lorsque nous avions demandé à cette famille si elle voulait bien me recevoir, que le franchissement de cette porte avait commencé, par un premier échange, un accord de principe. Ensuite nous avons pris un taxi, qui a eu du mal à trouver la localisation de cette maison, malgré l’adresse écrite que nous lui présentions. Je ne veux pas insister sur la question du repérage dans l’espace de la ville japonaise par comparaison avec la ville occidentale, qui est une question trop connue ; on peut seulement souligner que, en principe, à cette porte et à cette famille correspond une localisation précise dans l’espace, qui est son adresse, et qui contribue à l’identifier. Le postier y parvient ais ément, ainsi que les voisins – auxquels il faut s’adresser pour trouver la maison. Mais, sorti de ce cercle de familiarité locale, il n’y a pas moyen d’identifier facilement cette maison.

aikido Bruxelles / rue au japonLa chose devient différente dans les nouveaux immeubles de location, auxquels on attribue un nom propre, indiqué en grosses lettres de métal sur la façade — telle est la mode depuis qu’au début du siècle le premier immeuble à l’occidentale de Tokyo a reçu un nom propre ; la vie sociale des locataires dépend alors un peu moins du voisinage.aikido

 

Pour que deux personnes se rencontrent, il faut donc définir et convenir d’un lieu et d’un moment, d’une localisation dans l’espace et le temps. Ici, c’était de part et d’autre de cette porte qu’était fixé le rendez-vous. Lorsque personne ne sait – sinon de manière incertaine ou approximative – où est cet espace où l’on veut pénétrer, où est cette maison, il faut parvenir à l’« identifier », c’est-à-dire à faire coïncider le texte qui définit la localisation (tel que celui d’une carte de visite) avec les faits concrets. Juste à côté des portes des différentes maisons de cette rue — Ichijôdori : première avenue — est accrochée une petite plaque de bois (hyosatsu) sur laquelle est inscrit le nom de la famille. Parfois cette plaquette est démultipliée, et on peut lire non seulement le nom du chef de famille, mais ceux de tous les occupants. C’est leur identité civile, celle qui est propre à chaque personne, mais qui sert également à identifier le lieu. On a donc dans ce cas un lien très étroit — presque une équivalence – entre lieu et lignée, ce qui était général durant les féodalités de nos deux pays. Le moment suivant est celui où l’on signale son arrivée. L’habitude en Europe a longtemps été de frapper trois fois sur le bois de la porte, avec l’articulation du majeur replié, éventuellement d’actionner la commande d’une cloche — il y a le plus souvent aujourd’hui une sonnette électrique. Mais je me souviens de ma venue pour la première fois dans un village du centre de la France, il y a vingt-cinq ans, par beau temps ; je ne savais comment faire pour annoncer mon arrivée : la porte était ouverte, l’entrée de la maison était déserte, et personne ne répondit à l’appel un peu stupide que je lançai : « II y a quelqu’un ?» Il n’était guère prévu que des per sonnes extérieures à un cercle de connaissance assez restreint puissent se présenter et ne pas savoir où trouver la famille à une heure donnée, sinon à quelle heure elle serait de retour.aikido

 

Ici, il y a d’abord un petit chien qui aboie. Mais comme il aboie pour chaque personne qui passe devant la porte, cela ne donne pas une indication précise aux gens de la maison, à moins qu’il n’insiste. En France, à la campagne, il y a toujours eu de nombreux chiens de garde, avec leur niche à l’entrée de la cour — lorsqu’ils se trouvent au fond d’un appartement en étage, les chiens de compagnie ne peuvent plus jouer le même rôle.aikido

 

Un portail sépare le jardin de la rue. D’un modèle assez simple, il est surmonté d’une petite toiture à deux pentes couverte de tuiles grises aux allures traditionnelles, comme dans la plupart des maisons du quartier. Il est un peu en recul, en renfoncement de l’alignement du trottoir, et un scooter est stationné là, plutôt que dans le garage avoisinant – sans doute est-ce plus commode pour les habitants, et cela ne gêne-t-il pas les passants dans la rue. Sur le montant droit du portail est fixé le hyosatsu ; à gauche est disposée, à hauteur de coude, la fente d’une boîte aux lettres métallique et, sur le mur latéral du garage, le cache de propylène blanc d’un éclairage nocturne.aikido

 

Les maisons plus anciennes de ce quartier ont une façade en fins barreaux de bois, démontable les jours de fête (matsuri) ou de deuil. Les façades s’alignent sur la rue ; elles sont souvent en retrait d’un demi-ken — la largeur d’un tatami – de leur limite de propriété, sous l’auvent (issashi) qui protège le bois des intempéries. Le retrait de façade sous l’auvent permet l’avancée de fenêtres en bow-window (demado) dont la joue latérale est souvent munie d’un judas surveillant l’entrée. Quelque-foi a été construite une sorte d’éventaire relevable (agemise) dans les maisons qui ont eu à exercer un commerce en relation avec le public. Une barrière soignée (saku) marque parfois la limite, entourant cet ensemble et éloignant le passant. En été, quand il fait très chaud, le promeneur nocturne peut voir en contre-jour s’animer les ombres du repas familial. Il y a comme une transparence orientée et variable selon l’heure et le lieu. Les variations de la relation entre la maison et la rue sont assez riches et diverses : on se trouve souvent dans l’espace de la rue, bien que sur le seuil privé, pour engager la conversation, et le voisinage participe un peu des vies de chacun.aikido

 

aikido Bruxelles / article 56 / sudareA travers le « barreaudage » de petits bois de la grille (kôshi), on aperçoit en transparence le jardin et l’allée qui conduit à l’entrée de la maison. On devine la porte, ouverte par ce beau temps, signe sans doute que quelqu’un est là même si personne n’est visible. Autour de la grille, le mur de clôture est assez haut pour couper la vue. En cette saison il fait chaud, on vit à moitié nu dans les maisons, derrière des rideaux de jonc (sudare) qui pendent aux fenêtres.aikido


A droite du portail se trouve un bouton électrique qui ressemble aux interphones que je connais, ceux des immeubles parisiens modernes, du modèle qu’on installait avant que n’apparaissent les digicodes. Autrefois on appelait d’une voix forte, ou l’on frappait dans ses mains, mais sans franchir la porte cependant ; cela supposait qu’on puisse entendre l’appel à coup sûr, que la distance n’était pas trop grande ni l’ambiance trop bruyante. Cette sonnette remplace donc l’appel vocal, mais de manière anonyme – opacifiant l’intonation et la couleur de voix -, le prolonge et l’amplifie à l’intérieur de la maison en franchissant la porte à ma place. Nous sonnons. Au bout d’un moment paraît le jeune homme, encore dans l’ombre à l’intérieur de l’entrée. Il ne descend pas la marche – qui surélève toujours le sol de la maison — pour venir nous accueillir, ce qui l’obligerait à se rechausser, mais serait cependant d’une exquise politesse et d’un respect propre à son âge. Il nous invite de la voix à entrer.aikido

 

Nous tirons la grille de bois, qui n’était pas verrouillée (et ne l’est presque jamais), et pénétrons dans le petit jardin. Quoique déjà sur le territoire de cette famille, nous sommes encore à l’extérieur. Le jardin est construit comme un vestibule, une préparation à la rencontre. Très simple d’apparence, mais raffiné en fait, il est planté d’essences choisies pour chaque saison — érable japonais (momiji) de l’automne, prunier (urne) du premier printemps, bambous (take) de mai, mousses (koke) de la saison des pluies, camélias, etc. Il parle le langage codifié et symbolique des poèmes (saijiki), les mots de saisons obligés des haïkus. On y trouve deux blocs de granit gris clair : l’un a la forme d’une base de pilier, l’autre est le fût d’une fontaine cylindrique, munie d’une conduite de bambou, à la manière ancienne.aikido

 

Devant la fenêtre du salon japonais (zashiki), avec son rideau de jonc (sudare) descendu, au milieu des galets gris, à peine visible, est posée une figurine de grenouille, faite de la même matière que les tuiles du toit. Un Occidental ne sait pas au départ que c’est un signe de bienvenue : par jeu de mots, le nom de l’animal est homonyme de « revenez » (kaeru). L’entrée proprement dite de la maison est précédée d’un petit auvent reposant à gauche sur un fin pilier de cèdre (hinoki), le pied sur une grosse pierre plate ; un bouquet porte-bonheur (chimaki) y est accroché. Au sol, noyés dans le ciment, trois petits galets noirs sont disposés comme les pétales d’une fleur, juste dans notre passage : ils rappellent les pavements (tadaki) de mêmes galets noirs (kuroishi) qu’on dispose aux entrées et qu’on arrose avant l’arrivée des convives, signe d’un accueil attentif – on le trouve particulièrement devant les auberges et restaurants de qualité, dans les belles demeures. En haut et à droite de la porte, faite d’un barreaudage de bois, vitré cette fois-ci, un nouveau bloc de bois est gravé au nom de la famille.aikido

 

La première entrée (genkan) est pavée de carreaux de grès marron. Là, le fils de la maison nous accueille et nous invite à « monter » dans la maison : il faut, on le sait, quitter ses chaussures et monter une marche pour accéder au plancher de bois (itanoma) — en français, on dirait seulement « entrer » : il me semble que l’utilisation, si minime soit-elle, de la troisième dimension de l’espace permet au Japon d’accentuer la hiérarchie de l’intime, toujours au plus profond, au plus « haut ». Sur le meuble de rangement des chaussures (getabako), à côté de la corbeille des parapluies, sont disposés divers jolis objets et statuettes. En général il y a là un miroir, où celui qui s’apprête à sortir peut vérifier sa tenue. L’interrupteur électrique est un peu haut, à la convenance de la personne qui vient de l’intérieur pour accueillir (observé parfois avec une icône d’accueil). A ce moment-là, nousaikido Bruxelles /Tsuitate sommes déjà à l’intérieur, le plancher du couloir-vestibule s’allonge devant nous jusqu’au rideau (noren) qui le sépare de la salle de séjour, et qu’il faudra franchir pour accéder vraiment au centre de l’intimité familiale – autrefois, un paravent d’un seul panneau sur pied (tsuitate) aurait été disposé sur le plancher derrière le genkan pour dissimuler l’intérieur aux regards et aux esprits mauvais (ceux-ci ne voyagent qu’en ligne droite, tout comme les regards indiscrets).aikido

 

En définitive, l’entrée dans cette maison égrène cinq niveaux de seuil successifs (portail, parcours du jardin, porte de la maison; marche du genkan, noren intérieur), permettant de graduer l’extériorité ou l’intimité de la relation. De même, une série assez riche de dispositifs matériels marquent et organisent l’entrée. Dés signes et paroles de bienvenue gradués sont normalement délivrés à chaque stade, selon l’interlocuteur et le niveau de profondeur auquel on le laisse accéder.

 

Cette description du processus d’entrée dans une maison peut paraître complexe. Pourtant, nous ne sommes ni dans un palais, ni dans une classe sociale particulièrement élevée, jalouse de ses richesses et de ses prérogatives. Ni caméra vidéo, ni cérémonial particulier, ni personnel ne viennent s’interposer. Il n’y a pas non plus de harpe éolienne, comme souvent dans les magasins, ou de détecteur de présence couplé à une sirène, comme dans une autre maison de la même rue. Quotidiennement, ce processus d’entrée se déroule rapidement, comme sans y penser, respectant à son insu un certain rituel et parcourant obligatoirement tous ces espaces, ces dispositifs matériels et architecturaux. Ce faisant, il oblige et permet à chacun de vivre en condensé toutes les subtilités du passage et de la transformation de l’être public à l’être intime, et réciproquement.

 

Philippe BONNIN

CNRS

 


 


 

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