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Aikido Hirokazu Kobayashi Bruxelles / Article 78 /

 

aikido Bruxelles / famille japonaise Farsari

 

Famille japonaise (Adolfo Farsari voir…)

 

 

Voici l’extrait d’un nouvel article encore une fois passionnant. Nous avions introduit il y a peu un article précédent traitant de la topologie des villes japonaises, en soulignant qu’en matière d’adresse (urbaine) « il y a une différence remarquable avec ce qui a prévalu depuis forts longtemps en Europe, ou l’adresse revient à une nomination et dispose d’une véritable autonomie symbolique. On voit … que l’autonomie symbolique de l’adresse n’existe pas au Japon. Le pointage d’un lieu se fait toujours par référence à un autre lieu, en général d’une plus grande valeur hiérarchique … ».

 

Nous voilà confirmé dans notre hypothèse : l’auteur explique comment le langage, au japon, constitue un système qui oblige constamment le locuteur a reconnaître la place qu’il occupe dans les rapports sociaux : on parle de la place où l’on se situe dans ces rapports, ce qui implique de respecter des formes particulières de la langue, réservés à cette place. En d’autre terme le langage sert à dire la structure sociale avant de servir à un sujet d’apparaître : il permet même au sujet de disparaître, ce qui, au Japon, est bien le comble de la politesse.

 

Cet extrait vient d’une étude de Philippe Bonnin, architecte et anthropologue français, directeur de recherches au CNRS et professeur invité de l’Université de Niigata (Japon). Nommer/habiter. Langue japonaise et désignation spatiale de la personne. In: Communications, 73, 2002. pp. 245-265. De Philippe Bonnin nous pouvons vous conseiller « Faire Territoire », au édition « Recherches« .

 

 

Langue japonaise et désignation spatiale de la personne (extraits)

 

Dans la langue déjà réside l’espace : parler est une manière d’habiter. Quoi de plus simple que d’interpeller celui qui nous fait face et de nous adresser à lui ? Quoi de plus simple que de nommer les êtres humains, de s’annoncer soi-même ou d’identifier en parole ceux que nous côtoyons quotidiennement ? Nous le faisons à maintes reprises, sans trop y prendre garde, avec un risque d’erreur- si infime que le quiproquo est devenu un ressort théâtral, volontaire et comique. Les Japonais s’entre-désignent tout aussi fréquemment que nous, avec à peine plus d’ambiguïté. Et pourtant, tous ceux qui ont eu à découvrir l’univers japonais, sa culture et sa langue, ont été frappés de l’altérité radicale des deux systèmes de désignation. La langue japonaise ne comporte en effet pas de système pronominal au sens propre (alors que la langue française use quant à elle de deux séries distinctes), ni de flexion en personne, en genre et en nombre, d’une manière générale. Cependant, cette langue fonctionne tout autant, au bonheur de ses usagers. C’est qu’elle utilise un système de désignation radicalement différent, fondé sur les degrés de politesse et de respect, mais dont nous voudrions montrer ici le caractère intrinsèquement topologique…

 

L’espace de la langue japonaise

 

…. Les termes japonais qui font fonction de pronoms sont souvent, sinon presque toujours, d’anciens termes qui désignent une relation hiérarchique, exprimée par politesse de manière détournée dans une métaphore spatiale. L’anthropologue attentif aux faits d’espace ne peut qu’être frappé par l’emploi de termes habituels de localisation, de direction (ici, devant, par ici, au fond…), de locutions non pronominales dont beaucoup puisent au registre de l’habitation, ou de métaphores spatiales pour désigner des personnes. Anata, terme qu’emploie l’épouse pour s’adresser à son mari dans l’intimité, a pour sens premier « au-delà » ; Kanai, que dit le mari pour parler de sa femme à un tiers, signifie littéralement « intérieur de la maison » ; de même, Okusan, littéralement « la personne de l’intérieur », désigne l’épouse d’une autre maison ;  Kochira, qui signifie normalement « dans cette direction », s’emploie pour « cette personne-ci » mais aussi pour « moi, chez nous » ; Omae, qui signifie « devant », intime ou dédaigneux selon le cas, s’emploie pour « tu » ; Watakushi, le plus proche du « me/moi » français, provient de « privé ». Tono, qui signifie « palais, résidence », est une forme polie pour « monsieur », etc.

 

Ces faits nous semblent proposer une clef générale pour comprendre le mode de désignation des personnes, d’identification, et le rapport de nos sociétés à l’espace. Ces termes d’adresse directionnels et spatiaux forment un système proprement topologique.

 

Contrairement aux pronoms abstraits qui sont les nôtres, en nombre réduit, ces procédés génèrent une très grande variété de termes. Les classes supérieures, à la cour de Heian (794-1192), observaient une étiquette d’une incroyable subtilité et complexité. On y adoptait le nom de la fonction remplie par le membre le plus éminent de la famille dans les rituels de la cour, tel qu’en a hérité la célèbre Murakami Shikibu, l’auteur du Genji monogatari. Le mot de l’adresse consistait en un éloge de la personne et, réciproquement, en la dépréciation la plus humble de soi. Chaque classe usait d’un moi qui lui était particulier. Au début du XXe siècle encore, seize mots étaient en usage qui correspondaient à « vous » ou à « tu » (jadis il y en avait eu bien davantage) ; et huit formes différentes de la deuxième personne du singulier, dont on ne se servait qu’en parlant à des enfants, des élèves, ou des domestiques. Les indications de la parenté étaient graduées de la même façon : on se servait de neuf mots pour « père », « mère » et « fille » ; onze mots signifiaient « épouse » et « fils » ; il y avait sept expressions différentes pour « mari ».

 

Le système topologique de désignation des personnes.

 

Ce sont donc ces règles de convenance, et le code de courtoisie d’une société demeurée très longtemps féodale, liant les individus par des rapports hiérarchiques puissants, qui ont effacé la personne au profit de sa fonction ou de sa situation dans l’ensemble social. De peur de se mettre trop en évidence, ce qui serait une insulte devant un supérieur ou une personne qu’on ne sait pas encore situer, le sujet ne se désigne pas et ne désigne pas l’autre de façon directe…/….

 

Il faut souligner l’importance de l’uchi, la maison (avec le triple sens d’intérieur, de famille et de groupe de production), et des puissantes relations d’inféodation, de dépendance/solidarité qu’il génère dans la société japonaise. Or on ne nomme pas les personnes, et on ne s’adresse pas à elles de la même manière, selon qu’elles sont ou non internes à l’uchi : le terme employé autant que la forme grammaticale seront différents. On est donc bien loin des simples pronoms abstraits, universels et interchangeables, qui sont les nôtres. Parler, c’est être en un lieu précis et s’adresser à un autre lieu, défini.

 

D’une manière formelle, on pourrait décrire le système de désignation des personnes de manière complète en distinguant :

– d’abord les lieux où l’action verbale s’opère :

  • chez le locuteur (uchi),
  • chez un autre,
  • dehors (soto) : ni chez l’un ni chez l’autre ;

– puis le type de désignation :

  • directe (ego interpelle X),
  • indirecte (ego parle de Y à X),
  • réfléchie (ego se désigne lui-même) ;

– ensuite les types de liens préétablis entre ego, X, et Y.

  • liens de parenté (ascendant, pair, descendant),
  • rapports hiérarchisés d’âge et de pouvoir, qui s’organisent sur le modèle des précédents ;

– enfin, le genre de chaque personne, masculin ou féminin.

 

Aikido Bruxelles / image 177

 

Photo de mariage (début 20ème s.)

 

L’exemple suivant, appuyé sur l’observation au sein d’une famille contemporaine de Kyôto, nous permet de parcourir l’essentiel des situations possibles. Le ménage est composé de Rikuo, père (otôsan) et mari, de Katsuko, mère (okâsan) et épouse, des deux parents de celle-ci, et des enfants du couple, trois garçons dont un seul, Ryota, n’est pas marié et vit encore chez eux au moment de l’observation.

 

Chez lui (uchi), Rikuo s’adresse aux parents de son épouse par Ojîsan (grand-père) et Obôsan (grand-mère), et les désigne de même ; sa femme pareillement. Eux l’appellent tantôt otôsan (père), tantôt Rikuosan, et sa femme (leur fille), okâsan (mère) ou Katsuko. Les grands-parents se donnent eux-mêmes mutuellement du Ojîsan et Obâsan, prononcé souvent – chan (la nuance est ténue, et le grand-père prononce tellement mal…).

 

Rikuo appelle son épouse okâsan (mère), mais elle préfère qu’il l’appelle par son prénom, pour faire plus moderne, plus occidental, comme c’est l’usage chez les jeunes couples. Très familièrement, il peut dire aussi koitsu (littéralement : cet individu). Elle lui répond en général par otôsan (père), voire affectivement par anata, qui est d’un usage courant dans ce contexte.

 

Il interpelle et désigne son fils par son seul prénom, Ryota, sans suffixe, lequel dira otôsan, et semblablement pour sa mère. Les grands-parents l’appellent Ryota-kun, et peuvent se passer du suffixe. Il leur répond par Ojîsan et Obâsan.

S’il avait des filles, Rikuo les appellerait de même par leur prénom, sans suffixe. S’il avait un gendre, il l’appellerait par son prénom, sans omettre le suffixe -san ou -kun. Si l’une des brus vient en visite, il l’appelle également par son prénom, avec suffixe -san. On pourrait aussi l’appeler yome (femme, épouse, bru, jeune mariée), ou oyomesan, avec plus de déférence.

 

Au sein de la maisonnée, les enfants se désigneront exclusivement entre eux par des termes de position dans la parenté : nîsan (ani, frère aîné), nêsan (ane, soeur aînée), otôto (petit frère), imôto (soeur cadette). C’est encore sans parler des appellations d’oncle (ojisan) et tante (obasan), qui sont en fait des déformations de l’appellation des grands-parents.

 

Pour les dénominations réfléchies (ego se désigne lui-même), au sein de la famille tout le monde se désigne par Watashi, voire Watakushi, plus cérémonieux. Rikuo peut se désigner par Boku, de même que son fils Ryota. Lorsqu’un homme s’autodésigne il y a des modulations, une gradation selon le degré de familiarité avec son interlocuteur : Watakushi/ Watashi/Boku/Ore. Une femme dira seulement Watashi (abrégé en atashi dans certains dialectes).

 

La deuxième situation principale à considérer est celle où le locuteur se trouve chez une autre personne, par exemple chez un ami. Rikuo appellera alors son ami par son nom de famille — voire par son prénom s’il est très intime — en ajoutant le suffixe -san (ou bien -kun, plus amical, mais pour un homme seulement), lequel lui répondra de la même façon. Les deux hommes parleront à et de la femme de l’ami en l’appelant Okusan, voire, exceptionnellement, par son prénom (suivi de -san) s’il est vraiment très proche. L’épouse lui répondra par son nom de famille, avec le suffixe obligatoirement. Elle désignera la femme par son prénom, avec le même suffixe -san.


De manière indirecte, Rikuo parlera de sa propre famille, quand il est à l’extérieur, en disant uchi d’une manière générale, c’est-à-dire « chez moi » ou « ma famille ». Parlant de sa femme, il emploiera alors le terme commun kanai (l’intérieur de la maison), tsuma ou nyôbô, voire le très antiquisant et littéraire sai (c’est-à-dire : mon épouse), terme plus élégant, ou tsuma (mon épouse ; littéralement : le pignon) — Okâsan n’est utilisé que dans l’intimité, et okusan désigne la femme de l’autre. Plus rarement, il peut dire konohito (littéralement : cette personne-là, celle-là, mais la dépréciation n’est pas méprisante puisque obligatoire). Katsuko parlerait de son mari en disant Shujin (littéralement : maître), ou Watashi no otto (mon mari), Uchi no hito (littéralement : la personne de la maison).

 

Ils désigneront leurs propres garçons par uchi no musuko ou watashi no musoko (mon fils, garçon), et leurs filles par uchi no musume/watashi no musume (ma fille), sans préfixe ni suffixe, pour marquer la modestie. Ryota parlerait de ses propres parents en employant les dépréciatifs chichi et haha, sans marques de respect.

 

Enfin, s’il se trouvait dehors (soto), ni chez lui ni chez un autre, Rikuo s’adresserait à un inconnu par otaku (littéralement : votre demeure ; chez vous), tono (littéralement : résidence, forme polie de monsieur), ou buke (maison militaire) si c’est une famille de guerriers’. Il emploierait aussi le titre de la fonction de la personne au sein de l’entreprise (buchô, kachô, etc.), ou bien sensei (maître, professeur) le cas échéant. Il désignerait la femme de l’interlocuteur par okusan (et X-san no okusan s’il en parle à quelqu’un d’autre), et ses parents en général par go-ryôshin.

 

Katsuko désignera le mari d’une autre femme en disant otaku no go­shujin (votre maître, patron, mari), ou bien teishu (le maître de maison).

 

Sans prétendre couvrir de manière exhaustive la totalité des situations susceptibles de se présenter, on perçoit déjà la complexité du système, et le nombre important d’appellations appropriées qu’il faut savoir mobiliser à bon escient, loin de la simple triade « je-tu-il ». Sur le papier, le schéma qui en résulte est assez touffu. Pourtant, les règles sous-jacentes à ce système ne sont pas si complexes. On observe :

 

  • un principe dépréciatif pour l’intérieur (tout ce qui touche à soi et à son groupe) », impliquant des formes de modestie dans l’énonciation, et réciproquement un principe appréciatif pour l’extérieur, avec des formes de respect ;
  • une augmentation du respect en fonction de l’élévation de l’âge et de l’éloignement de l’interlocuteur ;
  • le non-usage du nom propre de la personne (notre prénom), sauf pour les interlocuteurs inférieurs et les enfants dans l’intimité ;
  • la désignation des personnes par leur rôle, leur fonction sociale et leur position dans la structure familiale ;
  • la suprématie du maître de maison, centre par rapport auquel se définissent les relations d’ordre ;
  • l’équivalence du maître de maison à la maison-famille comme totalité, et, semble-t-il, de la maîtresse de maison à la maison-physique, à l’intérieur, plus privé.

 

Nous avons ci-dessus volontairement pris le cas des désignations au sein d’une famille, car en réalité la langue japonaise n’a pas de système propre aux relations avec des inconnus : c’est le système de désignation interne à la famille qui sert de modèle et résout la question par l’emploi fictif des noms de parenté, cherchant à pallier l’étrangeté de l’interlocuteur. Certes, dans l’expérience quotidienne, la frontière intérieur/extérieur n’est pas toujours nette, et nécessite une interprétation : certains membres de la famille peuvent être présents ou absents au moment de l’élocution, ou même décédés. Elle permet aussi un jeu : user de formes familières pour une personne extérieure signifiera du mépris ou de l’affection selon le cas, dans cette propension à l’intégrer au sein de l’uchi. C’est donc la position dans le schéma de parenté qui permet de régler le mode de désignation, l’exact choix des termes pour les autres, mais aussi pour soi-même : on s’auto-désigne par le lieu d’où l’on parle. On évalue cette position relativement à son centre, le chef de ménage otôsan

 

Ainsi, la grand-mère appelle désormais son mari ojîsan (grand-père) et non otôsan (père), comme elle l’a pourtant nommé durant des années. Quand s’opère le changement ? Après la naissance du premier petit-fils évidemment, qui fait accéder la seconde génération aux commandes, et signe l’âge de la retraite pour la première.

 

La dimension verticale : aînesse, rôles et statuts.

 

Déjà transparaît une autre dimension, cruciale et qui caractérise ce système : c’est la dimension verticale ou hiérarchique, liée à l’aînesse, qui s’exerce à tout moment, dans toute situation, non seulement entre l’extérieur et l’intérieur, mais également au sein de chacun d’eux. On remarquera que le système de désignation du français ne l’ignore pas, qu’il en garde trace : notre « Monsieur », dérivé de « Sieur » à partir de « senior » (comparatif de senes : âgé), renferme le sens d’aîné, de la même manière que « sénat » (conseil des anciens), et « sénile ».

 

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Tout Japonais évalue nécessairement les êtres qui l’entourent — et la relation dans laquelle il se -trouve — pour discriminer ceux qui lui sont supérieurs, ses égaux, ses inférieurs. Il doit situer sa propre place dans la structure de parenté et dans l’échelle sociale, espaces de relations dans lesquels se déplace ego au cours de sa vie, et qui génère des relations différentes selon chaque situation concrète à laquelle il lui faut s’ajuster. Sinon, il ne peut s’adresser aux autres sans ambiguïté, ni sans impolitesse, et ne peut même émettre un discours compréhensible, car c’est cette relation qui crée le référentiel commun, partagé, qui rend le discours intelligible. L’énoncé qui s’ensuivra sera grammaticalement construit sur la relation établie ou l’impression subjective qu’elle produit en lui, et un système complexe de particules servira à localiser l’action dans son lieu d’origine et son lieu d’accomplissement, entre lesquels elle s’écoule.

 

Ainsi, la stricte hiérarchisation féodale et confucéenne de la société japonaise s’est imprimée dans la langue, dans les gestes, dans l’architecture de l’habitation et dans la manière quotidienne d’en user convenablement.

 

Les principes régulateurs de ce système sont donc, nous l’avons indiqué, l’appartenance à l’uchi (intériorité) d’une part, l’emplacement dans la dimension verticale du groupe (familial ou professionnel), une stricte place sur l’échelle des générations et des âges, par rang d’aînesse, que désigne un terme de fonction ou de parenté plus sûrement que l’identité personnelle, d’autre part. On se désignera volontiers par sa propre fonction : parlant de lui-même à ses élèves, le professeur dira sensei (maître), et non watashi (moi).

 

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Famille Japonaise au complet

 

La distance d’avec le haut de l’échelle, équivalence d’un « vous », est indiquée non seulement par les termes d’adresse ou de désignation que nous avons vus, mais également par les marques grammaticales du respect (particules honorifiques, choix des verbes de respect et de modestie, conjugaison aux formes de politesse). Réciproquement, la proximité avec un pair, la familiarité, voire la distance d’avec le bas de l’échelle seront marquées par l’absence de ces formes, le choix de termes, de verbes et de formes neutres, voire autoritaires, équivalences d’un tutoiement.

Dans la vie courante, quelqu’un qui ignorerait la position respective des gens qui l’entourent ne pourrait rien faire : il ne pourrait ni parler, ni s’asseoir, ni manger. En effet, parler c’est manier une série d’expressions aux nuances diverses et subtiles qui tiennent compte du rapport entre le rang du locuteur et celui de l’interlocuteur. Les expressions et le ton convenables pour un supérieur ne doivent jamais être utilisés pour s’adresser à un inférieur. Même entre collègues, il faut que les deux partenaires soient très intimes pour qu’ils puissent se dispenser des termes honorifiques de rigueur, termes dont les langues occidentales ne fournissent guère d’équivalent. Le comportement et le langage se trouvent ici étroitement mêlés.

 

On se souviendra que le vocabulaire de base lui-même garde mémoire de ces rapports et mouvements ascendants et descendants : ageru, verbe de respect qui signifie à la fois « donner » et « monter », s’écrit du même kanji (Jô/ue : supérieur, haut) que « au-dessus », selon le geste du don qui élève l’offrande au-dessus du front du donneur. Réciproquement, Kudasaru, verbe de respect qui signifie « prendre », « recevoir » (littéralement : condescendre), s’écrit du même signe (KA, GE, shita, moto) que « bas, inférieur », corrélatif du geste réciproque qui accepte le don venant d’au-dessus de soi.

 

Avant d’entrer dans une pièce et, pour cela, d’en ouvrir les panneaux coulissants fusuma, on s’agenouille sur le tatami. De ce fait, les poignées sont situées en bas, à une hauteur adéquate qui, de plus, facilite le glissement. C’est le geste du domestique, du maître de cérémonie du thé, de la patronne de ryôkan, celui de la femme sortant de la chambre de son mari, celui à adopter quand il y a des invités, et celui que les manuels de savoir-vivre apprenaient aux jeunes filles il y a une trentaine d’années. On le comprend aisément : rester debout mettrait dans une position de domination par rapport aux personnes agenouillées ou assises dans la salle, une fois le fusuma ouvert, ce qui serait gravement impoli.

 

Si les transformations sociales contemporaines autant que celles de l’habitation tendent à simplifier, voire à supprimer, une bonne part du système hiérarchique, et simultanément à faire disparaître des formes subtiles du langage, c’est corrélativement à une opacification de celui-ci que l’on atteint, puisque la dimension verticale de l’espace y demeure gravée au plus profond, et qu’il faudra ensuite recourir à une opération d’herméneutique, de dépliage/déconstruction, pour en recouvrer le sens.

 

 


 

 

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