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 Aikido Bruxelles / Textes / Repos sur la montagne

 

Aikido Yoga Tai Chi Bruxelles / Chine peinture / image 231

 

Personage et grue dans un bois de bambous,

illustration d’un poème de Jin Nong (pas de date)

 

 

Cours extrait d’un article de Laurent Cédric. « Le principe de la rosée de jade dans le bois aux grues » : un récit peint par Qian Gu (1508-ap. 1574). In: Arts asiatiques. Tome 57, 2002. pp. 102-113.

 

La traduction du chinois est de l’auteur de l’article, dont nous n’avons pas trouvé d’autres publications à vous conseiller.

 

Ce texte est délicieux. Nous avons gardé en bas de texte une série de commentaires qui, s’ils sont savants et éclairants sans doute pour un sinologue, n’en laissent cependant pas moins rêveur le profane que nous sommes, lui faisant entrevoir tout le savoir, la technicité mais aussi la poésie que la traduction de ce genre de texte exige.

 

 

Ce texte, extrait d’une recueil nommé « La Rosée de jade dans le bois aux grues » (Helin yulu), composé par Luo Dajing, est originellement intitulé «La Montagne est calme et les jours s’allongent» (Shan jing ri chang)

 

Luo Dajing est un personnage mal connu. Issu d’une famille de petits fonctionnaires (huitième catégorie) de Luling (district de Jishui, au Jiangxi), il obtint le grade de lettré accompli (jinshi) en 1226 et prit fonction au Bureau judiciaire (facao) de Rongzhou autour de l’an 1234. Après avoir voyagé au Hubei et au Guangdong, à la fin de sa vie, entre 1252 et 1253, il fut promu fonctionnaire-assistant (Muzhi guan) à Fuzhou (Jiangxi). Mais à la suite de conflits à la cour, Luo Dajing dut se retirer très rapidement.

 

Le texte célèbre «La Montagne est calme et les jours s’allongent» semble refléter la manière dont il passa les trois dernières années de son existence, période durant laquelle il termina la rédaction de « La Rosée de jade dans le bois aux grues ». Cet ouvrage d’un genre mal défini, entre recueil de prose libre (sanwenjï) et «notes au fil du pinceau» (biji), rassemble des critiques littéraires, des récits et des discours, mais aussi des rumeurs et des affaires diverses. Il s’agit souvent de faits vus ou vécus et de citations de penseurs contemporains ; l’auteur s’intéresse aussi beaucoup à l’Ecole littéraire du Jiangxi et à Su Shi (1036-1101). L’extrait «La Montagne est calme et les jours s’allongent» est une des œuvres poétiques en prose libre (sanwen) contenues dans l’ouvrage.

 

 

Un poème de Tang « Zixi » dit: «La tranquillité de la montagne rappelle la haute antiquité; Et les jours s’allongent comme des années». J’habite dans la montagne profonde, là où, quand le printemps cède la place à l’été, les mousses bleutées envahissent le perron et les fleurs tombées recouvrent le chemin. A la porte, nul ne frappe; les pins dessinent leur ombre dentelée; [le chant] des oiseaux résonne de toute part. [Quand] de la sieste je suis tout juste repu, je vais puiser à la source dans les collines pour préparer unu infusion amère; [je] ramasse des branches de pin pour faire chauffer [l’eau]. [Je] le sirote, et selon mon humeur, je lis quelques textes des «Coutumes des royaumes», du Commentaire de Zuo, de «La Tristesse de l’éloignement», de L’Histoire officielle [écrite par] le Grand historiographe, des poèmes de Tao [Yuanming] et de Du [Fu], ou des œuvres en prose de Han [Yu] et de Su [Shi].

 

Doucement, je me promène dans les sentiers de montagne, m’appuyant [çà et là] aux pins et aux bambous. Accompagné de faons et de veaux, je me repose; assis dans une épaisse forêt à l’herbe touffue (1), je m’amuse à la source qui s’écoule; je me lave les dents et me rince les pieds (2). Puis je m’en retourne à ma fenêtre de bambou (3). Là, ma compagne de retraite (4) et mon jeune fils cuisinent des pousses de bambou et des [crosses de] fougère (6) qu’ils me serviront [avec] des céréales. Quel plaisir! Rassasié, je joue du pinceau; dans mon studio (7), je trace quelques dizaines de caractères, grands et petits. [C’est ensuite que] j’expose les modèles de calligraphie, les œuvres de maîtres anciens, ou les peintures sur rouleau de ma collection, que je parcours des yeux.  La joie m’envahit, alors je fredonne de petits poèmes ou compose un ou deux passages de La Rosée de jade [dans le bois aux grues].

 

Je réchauffe une tasse d’infusion amère et m’en vais promener au bord du ruisseau [où] je fais la rencontre inattendue d’un vieillard des jardins, ami des ruisseaux. Je le questionne sur [la culture] des mûriers et du lin, lui parle du riz [sur pied] (8); nous discutons de la pluie et du beau temps, considérons la saison, restons à causer un moment. Puis je rentre, m’appuyant sur ma canne. Alors que je me trouve sous les branchages de ma porte (9), le soleil se couche derrière les montagnes. Pourpres et émeraudes, ses dix mille variations, comme un instant illusoire, impressionnent le regard de l’homme [que je suis]. [Au même moment], montés sur des buffles, deux par deux, [des joueurs de] flûte font résonner [leur instrument] alors que la lune imprime [son reflet] dans le ruisseau devant [moi].

 

Savourer ces vers de Zixi est une merveille sans pareille; assurément, cette phrase est prodigieuse! [Mais] bien rares sont ceux qui en connaissent les merveilles! Ceux à la monture baie et aux bras blancs (10) qui chassent au grand galop honneurs et richesses, ne voient que l’impétueuse poussière dans la tête des chevaux, l’ombre d’un poulain franchissant] précipitamment une crevasse. Qui connaît la merveille de ces phrases? De ceux qui la peuvent vraiment connaître, [Su] Dongpo disait: «Sans affaire, assis en quiétude (11), Un jour en vaut deux, Et pour une vie de soixante-dix ans, C’en sont alors cent-quarante»; le gain en est ô combien immense!

 

Commentaires :

 

(1) «Epaisse forêt à l’herbe touffue» (Changlin fengcao) est une expression métaphorique pour un lieu champêtre et retiré

(2) L’expression zhuo zu (se rincer les pieds) est une citation du poème Yufu (Le Pêcheur) de Qu Yuan. Par allusion, l’expression signifie que la période est troublée (comme l’eau), qu’il vaut mieux évi ter les fonctions officielles et prendre sa retraite.

(3) L’expression «fenêtre de bambou» (zhuchuang) désigne une demeure modeste (faite de bambou); de plus, en chinois, «fenêtre» (chuang) a une connotation studieuse: l’auteur rentre pour étudier

(4) «Compagne de retraite» pour shanqi, qui littéralement signifie «femme de montagne», car dans le contexte précis, shan, «montagne», a une valeur métaphorique pour la retraite. D’autres femmes l’accompagnèrent peut-être dans sa vie active

(5) Les pousses de bambou et les crosses de fougère (sunjue) font partie des «vivres simples du montagnard». Ces ingrédients issus de la cueillette dans la montagne, lieu de retraite du lettré, répondent à l’exigence de simplicité de la diète d’un lettré retiré.

(7) «Mon studio» pour chuangjian, qui littéralement signifie «entre les fenêtres», soit à l’intérieur; ce choix s’est fait en connaissance du sens de chuangxia «sous la fenêtre» terme employé en amont dans la même séquence du texte, mais que nous n’avions alors pas traduit dans sa connotation studieuse

(8) Le «riz» traduit le terme générique gengdao, soit littéralement «riz glutineux et non glutineux».

(9) Chaimen zhi xia, littéralement «sous la porte de branchages». L’expression chinoise introduit une notion de simplicité, les branchages étant un matériau de ramassage. On trouvait la même idée dans «fenêtre de bambou»

(10) La métaphore de la «monture baie» (qianhuang = cheval précieux) et des «bras blancs» (bicang = personne ne faisant rien de ses mains) renvoie vraisemblablement à la noblesse ou aux dignitaires (le vocabulaire de chasse qui l’accompagne renforce cette idée). On pourrait peut-être aussi rendre «l’impétueuse poussière dans la tête des chevaux» (gungun matou chen) par l’expression française «poudre aux yeux» (en chinois, chen «poussière» signifie aussi «les vanités de ce bas monde»); ils ne sont intéressés que par des «faux semblants» qui n’ont aucune pérennité et passent comme «l’ombre d’un poulain franchissant précipitamment une crevasse» (congcong juxi ying), l’expression «poulain [franchissant] une crevasse» (juxi) étant une image pour la fuite du temps

(11) Lejingzuo est une forme de méditation généralement pratiquée par des lettrés du courant «néo confucéen» de l’Ecole de l’esprit (Xinxue). Cette méditation connue depuis les Song se développa beaucoup sous les Ming

 

 

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