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 Ancien habit de court (illustration début 20ème s.)

 

 

Extraits d’un article de Bernard Bernier (Département d’anthropologie Université de Montréal), « Religion et politique au Japon : le culte de l’empereur » dans Anthropologie et Sociétés, vol. 6, n° 1, 1982, p. 175-193 (http://id.erudit.org/iderudit/006067ar).

 

Ces extraits nous semble adéquat à faire office d’aperçu de l’histoire du Japon, dont on sait, en général, peu de chose.

 

La civilisation japonaise a ceci de surprenant est qu’elle a démaré bien tard par comparaison aux autres grandes civilisations (Chine, Inde, Grèce, Moyen Orient). L’agriculture n’y apparaît de manière vraiment significative qu’au 3è. s. PC , l’élevage encore plus tard…etc. C’est la Chine, proche voisine, civilisation déjà ancienne alors que le Japon sort à peine de son paléolithique, qui va servir de tremplin et de modèle à des japonais qui semblent dès le début parfaitement conscients de leur retard. Comme on l’a déjà dit, il feront la même chose au 19ème s. en s’occidentalisant avec une détermination et une rapidité surprenante. L’histoire ici survolée commence vers le 3ème s. 

 

 

 

L’apparition des classes sociales au Japon est assez récente en comparaison de la Chine, de la Mésopotamie, de l’Inde ou même du monde méditerranéen : elle date au plus tôt du ler siècle de notre ère mais plus vraisemblablement du IIIe siècle. Auparavant, le territoire japonais était habité par des populations tribales indépendantes, chacune se reconnaissant comme descendant d’un ancêtre commun et formant un groupe de parents (UJI). Au ler siècle de notre ère, les données archéologiques des sépultures permettent déjà de déceler des inégalités sociales dans deux régions restreintes : le centre du pays, là où seront construites plus tard (à partir du VIIIe siècle) les capitales impériales (Nara et Kyôto), et dans le Nord de Kyûshû. Rien, toutefois, n’indique qu’il s’agissait de divisions de classes. D’après les données archéologiques disponibles, il semblerait plutôt qu’existaient encore à l’époque divers groupes tribaux dont quelques-uns formaient déjà des chefferies ou des « royaumes » comportant une certaine inégalité sociale mais pas encore de domination étatique.

 

Du ler au IIIe siècle de notre ère, les données archéologiques indiquent de nombreux affrontements armés. Au IIIe siècle, si l’on se fie à ces données et aux chroniques chinoises, des États régionaux, comprenant des divisions de classes, existaient. Il semble que ces États soient apparus sur la base de l’anoblissement de certains groupes de parenté (UJI, habituellement traduit par « clan ») qui ont conservé l’appellation ancienne de UJI. Cette appellation fut enlevée aux gens du commun, la majorité de la population, qui furent regroupés dans des unités appelées BE (« corporations ») sur la base du métier et de la région géographique.

 

 Aikido Bruxelles / Kofun periode / image 2

 

La plupart de ces gens du commun était des paysans possédant des terres particulières. En-dessous des gens du commun, il y avait les esclaves, comptant pour moins de 10% de la population.

 

Certains archéologues affirment que, dès le début du IVe siècle, le Japon existait déjà comme territoire unifié, sous le contrôle de l’État impérial. L’archéologie et les chroniques semblent contredire une telle interprétation.

 

L’unification effective du pays semble plutôt dater de la fin du Vle siècle car c’est à cette époque seulement que les symboles de la domination, entre autres les sépultures en tumuli, ont été concentrés dans la région où résidait la famille impériale. De plus, les vestiges archéologiques datant du Ve et du Vle siècle indiquent clairement que de nombreux combats eurent lieu à cette époque. La cavalerie semble avoir joué ici un rôle militaire important.

 

Sur la base de ces données archéologiques, on a émis l’hypothèse d’une invasion de cavaliers coréens au IVe siècle, qui auraient unifié le pays et établi le gouvernement impérial. Cette hypothèse, est pourtant rejetée par la majorité des chercheurs. Il est certain que le territoire qui devint le Japon et celui qui devint la Corée eurent beaucoup de relations. Leur organisation politique, fondée sur de multiples États régionaux, se ressemblait beaucoup. Il y eut sûrement des guerres entre ces États, même entre ceux du Japon et de la Corée, il y eut sûrement des invasions, mais rien n’indique que ce fut une invasion massive venue de Corée qui fonda l’État impérial japonais. Au contraire, tout indique que l’unification fut accomplie du IVe au VIe siècle, sous l’égide d’un clan ou d’une coalition de clans du centre du Japon. En effet, à cette époque, on peut constater une centralisation croissante du pouvoir aux mains de clans importants du Yamato (près de la ville actuelle de Nara).

 

On peut dire que l’État impérial centralisé était établi au Japon à la fin du VIe siècle. La classe dominante de cette société unifiée était composée des clans nobles qui avaient survécu à la période de guerre. L’organisation à l’intérieur de l’aristocratie était très hiérarchisée. Au sommet se trouvait le clan impérial, qui concentrait le pouvoir politique et la prééminence religieuse. Immédiatement en-dessous, contrôlant les activités les plus importantes de l’État impérial, se trouvaient trois clans responsables respectivement de la protection militaire de la famille impériale, des armes de l’empereur et des rites impériaux. Peu à peu toutefois, dans des circonstances résumées plus loin, le clan responsable de l’administration civile en viendra à évincer pour quelques temps ces trois clans. Enfin, à l’échelon inférieur de la noblesse, il y avait les grands clans provinciaux, auparavant chefs des États locaux, transformés maintenant en gouverneurs de provinces ou de districts mais possédant beaucoup d’autonomie. En théorie, ces gouverneurs devaient assurer la collecte des taxes impériales et leur acheminement vers le palais.

 

Même si l’on peut dater l’instauration de l’État centralisé à la fin du Vle siècle, la forme définitive de l’appareil d’État impérial n’apparut qu’avec le programme de réformes qui suivit le « coup d’État » de 645. Examinons brièvement les événements qui menèrent à ces réformes.

 

 Aikido Bruxelles / Japon/ A Priest of the Zen Sect Preaching

 

L’élément le plus important de cette période est l’introduction du Bouddhisme. Le Bouddhisme, religion universaliste, était probablement connu au Japon avant le Vle siècle. Mais c’est seulement après l’an 500 qu’il fut vraiment adopté. Cette adoption fut le fait du clan noble chargé de l’administration, le clan des Soga. Les Soga devaient leur importance au fait qu’ils administraient la collecte des taxes. Avec la consolidation du pouvoir impérial, cet aspect de la domination politique prenait de l’importance. Or, la montée des Soga se heurtait à la position dominante des trois autres grands clans, entre autre aux Nakatomi, chargé des rites impériaux issus de la religion indigène. Leur pouvoir étant fondé sur la conception indigène de l’univers et de la société, ces trois clans étaient foncièrement conservateurs et s’opposaient à l’introduction de toute nouvelle doctrine, y compris le Bouddhisme qu’un roi coréen avait décrit à l’empereur japonais comme une doctrine supérieure. Toutefois, les Soga, dont la position s’améliorait à mesure que l’administration se diversifiait, ont vu dans la nouvelle religion un moyen de remettre en question la primauté des clans conservateurs et de s’accaparer de la position de conseiller principal de l’empereur.

 

La querelle entre les deux factions dura pendant environ 100 ans et connut un premier dénouement en 587, au moment où l’empereur régnant, qui venait de se prononcer en faveur du Bouddhisme, mourut. S’ensuivit une guerre civile remportée par les Soga qui nommèrent leur « candidat » au poste d’empereur et proclamèrent le Bouddhisme religion officielle. Par la suite, les Soga tentèrent d’asseoir leur pouvoir par diverses manœuvres, y compris l’assassinat. Mais en 645, les anciens clans conservateurs, devant la menace d’usurpation du trône par les Soga, organisèrent un coup d’État, exterminèrent leurs adversaires et tentèrent d’établir pour de bon le pouvoir impérial.

 

La consolidation du pouvoir impérial devait constituer la solution à de nombreux problèmes qui n’avaient cessé de troubler l’État centralisé. Ces problèmes étaient les suivants. Premièrement, les clans aristocratiques de la Cour, par exemple les Soga, tentaient d’accaparer une part accrue du pouvoir et des revenus impériaux, entrainant des querelles incessantes. Deuxièmement, les gouverneurs de provinces, descendant souvent des anciens clans dominants de la région, tentaient de détourner à leur avantage les taxes que le gouvernement central entendait lever sur les paysans pour financer l’administration centrale; ils voulaient aussi exercer le pouvoir indépendamment de la Cour. Troisièmement, les clans aristocratiques, certains gouverneurs provinciaux, d’autres familles nobles ainsi que des monastères bouddhistes et des sanctuaires shintoïstes bénéficiaient de terres exemptes de taxes souvent concédées par la Cour pour services rendus ou pour des raisons de piété, mais quelquefois appropriées sans permission par les familles puissantes; cet octroi de terres exemptes de taxes diminuait la base de taxation de la Cour et augmentait la richesse privée des grandes familles.

 

 Aikido Bruxelles / Japon / paysan en habit de pluie 1906

Ces trois problèmes avaient pour conséquences de nombreuses querelles, la diminution des revenus de l’État, l’oppression accrue sur les paysans et des désordres publics. La consolidation du pouvoir de l’État avait pour but d’éliminer ces problèmes. Une première tentative fut faite par un prince de la famille impériale en 604. La soi-disante Constitution en 17 articles » proclamée cette année-là affirmait divers principes moraux jugés préalables à l’adoption d’un système étatique centralisé et bureaucratique calqué sur le système chinois. La majorité de ces articles portaient sur les vertus nécessaires à une bonne administration centralisée. Politiquement, les articles importants insistaient sur le pouvoir de l’empereur vis-à-vis de ses ministres, fustigeant les officiels qui poursuivaient leur intérêt privé.

 

La Constitution de 604 n’eut pas tellement d’effets pratiques et les problèmes continuèrent d’entraver la bonne marche de l’administration. Il faudra attendre après le coup d’État de 645 pour voir apparaître des réformes pratiques : les Réformes de Taika. Elles avaient pour but essentiel d’appliquer les principes de la Constitution. Il s’agissait de transformer le système administratif en imitant le gouvernement centralisé de la Chine des Tang, fondé sur une bureaucratie fidèle à l’empereur et choisie par concours. Les réformes ont porté sur quatre points : premièrement, l’administration centrale où l’on tenta d’éliminer la transmission héréditaire des titres; deuxièmement, l’administration provinciale où la nomination des gouverneurs de province devait se faire sans tenir compte des familles nobles locales; troisièmement, la propriété de la terre, transférée en entier à l’empereur, ce qui devait en théorie assurer la disparition des domaines privés; la terre devait ensuite être distribuée aux paysans en fonction du nombre de membres de leur famille; quatrièmement, le maintien de la responsabilité collective des villages pour le paiement des taxes. De plus, les réformes codifiaient la division de la population en trois castes : les nobles, les gens du commun et les esclaves. Ces réformes, dont les effets pratiques furent de courte durée, ont été complétées, à la fin du VI le siècle et au début du Ville siècle, par divers codes constitutionnels et administratifs qui visaient à systématiser certains des points promulgués en 645-646.

 

La consolidation politique fut accompagnée d’une systématisation de l’idéologie dont les deux éléments fondamentaux furent le confucianisme et le culte impérial. Le confucianisme, doctrine morale attribuée au philosophe chinois Kongji (dont le nom latinisé est Confucius et qui vécut de 551 à 479 avant Jésus-Christ), servit à codifier les relations d’inégalité alors présentes au Japon. À cause de cet aspect central du confucianisme, c’est-à-dire son insistance sur les relations hiérarchiques, cette doctrine fut rapidement amalgamée au culte impérial issu du Shintô primitif. Quels sont les fondements doctrinaux de ce culte tels qu’ils furent promulgués à l’époque ?

 

La doctrine de l’ascendance divine des empereurs fut développée dans deux textes, le Kojiki et le Nihongi, publiés respectivement en 712 et 720 sur la base toutefois d’écrits plus anciens et de la tradition oral. En gros, les deux textes expliquent comment le monde fut créé, comment le Japon et son peuple apparurent, comment les divinités donnèrent naissance à la lignée impériale et comment les empereurs ont régné.

 

 Aikido Bruxelles / izanami & izanagi

 

Donnons quelques détails. La première partie des textes porte sur la période des divinités. Au début était le chaos originel, où le ciel et la terre n’était pas encore séparés. L’univers était une sorte de masse indifférenciée en forme d’œuf. Peu à peu, les éléments plus subtils se séparèrent des éléments plus grossiers, les premiers formant le ciel et les seconds la terre. Les Kami (divinités) apparurent entre les deux. Il y eut d’abord trois divinités mâles, issues des « opérations des principes du Ciel ». Puis plusieurs « générations » de divinités apparurent et, à la huitième, lzanami et lzanagi, l’un femelle, l’autre mâle. Ces deux divinités se marièrent et donnèrent naissance aux îles du Japon, à la mer et aux rivières, aux montagnes, puis aux arbres et aux plantes. Puis ils donnèrent naissance au « seigneur de l’univers », la divinité Amaterasu-ii-Mikami, la « déesse-soleil ». Elle était si resplendissante qu’on l’envoya au ciel. La « déesse-soleil » donna naissance à plusieurs divinités, mais il revint à son petit-fils, Ninigi, de descendre sur terre pour régner sur le Japon. L’arrière-petit-fils de Ninigi, nommé Jimmu, fut le premier empereur légendaire du Japon. À partir de Jimmu, les textes abordent l’âge des hommes. Ici, dans des règnes qui quelquefois durèrent plus de cent ans, les empereurs se succèdent sans jamais briser la lignée. Si les « événements » des premiers règnes sont mythiques, ceux des derniers (le Nihongi se termine en décrivant des événements de la fin du Vile siècle) sont plus fiables… quoique beaucoup moins héroïques et édifiants.

 

Voilà la justification mythique de la domination du clan impérial : la lignée impériale descend en ligne directe de la « déesse-soleil, sans aucun doute la divinité la plus importante du panthéon japonais défini dans le Kojiki et le Nihongi. Selon ces textes, la descendance est directe et inin­terrompue. Cette ascendance sacrée de la lignée impériale est actualisée dans un ensemble de rites, à la Cour et au sanctuaire ISE dédiée à Ama­terasu, qui rappellent les événements mythiques et sont censés assurer la prospérité des habitants du Japon. Entre autres, certains rites impériaux ont pour but d’assurer le maintien du cycle de croissance du riz, nourriture par excellence du Japon. Comme on peut le voir, non seulement l’empe­reur descend-il de divinités, mais encore il représente un élément cosmolo­gique nécessaire au bon fonctionnement de l’univers.

 

Arguant du fait que cette doctrine de l’origine divine de l’empereur est encore présentée par les sectes shintoistes au Japon comme le centre de la religion japonaise, certains universi­taires occidentaux ont présenté la théorie qui la sous-tend comme la « cosmogomie japonaise ». Qu’en est-il au juste ? Pour répondre à cette question, il faut tenir compte du substrat de religion populaire à laquelle la religion impériale a emprunté de nombreux éléments.

 

Les fondements de la religion indigène au Japon

 

Aikido Bruxelles / Japon ancien / Femme & devin

 

Femme et devin (Japon, fin 19ème)

 

Jusqu’à très récemment, la grande majorité des spécialistes, pour ne pas dire tous, affirmaient que le terme Shintô avait été inventé au VIIIe siècle et utilisé dans le Nihongi pour identifier la religion d’origine indigène, y compris le culte impérial, face au bouddhisme et au confucianisme impor­tés de Chine. Un chercheur japonais,  après de sérieuses recherches, a remis cette interprétation en question. Il soutient au contraire que le terme Shintô, d’origine chinoise, a été utilisé dans le Nihongi, tout comme en Chine,pour identifier la religion populaire face à la religion organisée ou officielle. Le terme ferait donc référence dans les deux pays à un ensemble hétérogène de cultes villageois. Comparée à la religion populaire, la religion organisée serait au Japon, un mélange inextricable d’éléments indigènes, de bouddhis­me et de confucianisme. Par ailleurs, avec le développement historique, la religion populaire elle-même en serait venue à incorporer des éléments de la religion officielle, ce qui rendrait une compréhension de la religion japo­naise indigène plutôt difficile.

 

Ces affirmations semblent justes dans l’ensemble mais elles sont quelque peu exagérées. D’abord, dans l’un des rares passages du Ni­hongi ou le mot Shintô est employé, il est dit que « l’empereur croyait dans la loi du Bouddha et révélait la voie des Kami ». La distinction est ici clairement faite entre le bouddhisme et la religion indigène…. De plus, s’il est vrai que de nombreuses difficultés se posent lorsque l’on tente de retrouver la religion japonaise ancestrale, nous possédons cependant certains indices qui permettent d’avancer certaines hypothèses. Nous con­naissons, par exemple, le contenu des diverses formes de bouddhisme et de confucianisme qui ont influencé la religion populaire au Japon. Il est donc possible, au moins en partie, de déceler les influences de ces doc­trines extérieures et ainsi de distinguer les éléments de la religion autoch­tone. En outre, malgré leurs limites, les chroniques japonaises donnent plusieurs indications importantes quant au contenu de la religion indigène. La religion villageoise actuelle, malgré évidemment des changements causés par le développement historique du Japon, donne également de précieux renseignements sur les notions et les sentiments fondamentaux associés au culte des Kami. Ce qui ressort d’analyses utilisant ces divers moyens, c’est une tradition religieuse très diverse dans ses manifestations, mais avec des caractéristiques communes. Paradoxalement, il semble bien que plusieurs de ces caractéristiques soient partagées avec la religion populaire de Taiwan, de Chine et de Corée. Qu’en est-il à présent du contenu de la notion centrale de la religion japonaise, même dans sa manifestation impériale, celle de Kami ?

 

Tous les spécialistes s’entendent pour reconnaître à cette notion un contenu multivoque et presque impossible à définir. Il s’agit d’une notion qui fait plus appel aux sensations et aux émotions qu’à la raison et à l’ana­lyse. Il est toutefois possible, en formalisant ce qui est informel, en préci­sant ce qui est diffus, d’en arriver à une idée approximative.

 

Un élément d’ambiguïté apparaît immédiatement. La langue japonaise ne distingue pas, dans la majorité des cas, entre le singulier et le pluriel. On sait par ailleurs que divers Kami sont identifiés : on l’a vu plus haut au sujet des ancêtres mythiques de la famille impériale. C’est la même chose au niveau local où les Kami tutélaires des villages sont identifiés. Kami est donc sans l’ombre d’un doute un mot pluriel. Grammaticalement, le mot pourrait aussi être singulier : Kami aurait alors pour référent une entité unique dont les Kami particuliers pourraient être une manifestation. Malgré cette possibilité, on peut dire que, sauf dans certaines sectes actuelles, Kami ne fait pas référence à une seule divinité : la religion indigène du Japon n’est sûrement pas monothéiste.

 

 Aikido Bruxelles / kami

Mais est-elle vraiment » théiste » ? Les Kami sont-ils des dieux ? Pour répondre, examinons d’abord à quoi s’applique la notion dans la religion populaire actuelle. Kami se manifeste à peu près partout, sous diverses for­mes. Les Kami tutélaires des villages, souvent ancêtres mythiques des résidents, constituent les manifestations les plus importantes du sacré. Ces Kami ont un nom et sont représentés dans le sanctuaire du village par un ou des symboles : pierre, morceau de bois, miroir, sabre, etc… Les Kami tuté­laires ne sont pratiquement jamais représentés sous forme humaine même s’ils possèdent souvent des attributs de personnalité. Dans les villages, on trouve une autre forme importante de divinité : les Yama no Kami, « divi­nités de la montagne », gardiens de la faune et de la flore forestière et qui en assurent la croissance et la reproduction. Kami fait aussi référence aux « divinités » particulières des divers sanctuaires à travers le Japon. Par ailleurs, divers Kami ont des fonctions particulières, telles ces statues, inspi­rées du Bouddhisme, auxquelles on attache chapeaux et vêtements pour assurer la croissance et la bonne santé des enfants.

 

Assez semblables, les JIZO, » dieux de la terre », souvent de forme humaine, souvent aussi simples roches, symboles phalliques, doivent assurer la fertilité, la croissance et la prospérité. Les Kami peuvent aussi se manifester dans des sites naturels exceptionnels : chutes d’eau, arbres vieux ou difformes, montagnes, etc… Ils apparaissent également quelquefois dans les phénomènes naturels, le vent par exemple : le terme Kamikaze, formé des mots Kami et Kaze (vent), fut appliqué originellement à une tempête tropicale qui détruisit les bateaux des envahisseurs mongols au XIIIe siècle. Enfin, certains humains, dans leur vie ou après leur mort, peuvent être Kami : c’est le cas pour les empereurs et pour les morts des guerres impériales (guerre sino-japonaise de 1894-95; guerre russo-japonaise de 1904-1905; guerre du Pacifique de 1937-1945). Dans certains villages, c’est l’ensemble des morts qui, après plusieurs géné­rations, sont assimilés à des Kami.

 

Le mot Kami fait donc référence à toutes ces manifestations et à ce qu’elles ont en commun. Si, dans le cas des « divinités » tutélaires ou encore des « divinités » nationales telle Amaterasu-Ô-Mikami, l’appellation « divinité » peut s’appliquer, elle semble plutôt inappropriée dans le cas des sites ou des phénomènes naturels. De fait, même pour les Kami personnalisés, le mot « divinité » semble un peu faux si on le conçoit selon la tradition occidentale. En effet, les Kami sont plutôt des forces mystiques, naturelles ou extra-naturelles, personnalisées ou non, presque omniprésentes, assurant la vie, la reproduction, la prospérité, la continuité de l’univers. Il existe des forces maléfiques mais elles sont beaucoup moins importantes que les Kami favorables. La notion de Kami est donc associée à la vie, à la fertilité, à la reproduction, à la croissance et à la prospérité.

 

 

 

Les bouddhistes s’occupent de la mort.

 

La relation entre Kami et la mort est quelque peu ambigüe. Dans la reli­gion populaire actuelle, le bouddhisme s’occupe de la mort, des funérailles et des ancêtres. Avant l’introduction du bouddhisme, la religion indigène devait forcément s’en occuper. Dans la conception actuelle du Kami, la mort semble une anomalie (ne l’est-elle pas dans toutes les religions ?) : elle contredit la vie, la chance, le bonheur, tout ce que le Shintô tente de maintenir. Elle constitue le terme de la vie et de la croissance. Elle n’en est pas moins inévitable. Par ailleurs, les générations antérieures, les ancêtres, méritent le respect, elles ont contribué à l’existence des vivants et à leur bien-être. Or ce sont des morts et en tant que tels, dans le Shintô, ils sont impurs. Bien sûr, certains ancêtres deviennent Kami rapidement après leur mort : ceux-là ne sont pas impurs. Mais ils sont peu nombreux et même ceux-là ont une période d’impureté.

 

La religion populaire au Japon n’a pas trouvé de solution doctrinale à l’anomalie causée par la mort (comme la résurrection dans le christianisme par exemple). Mais elle a inventé des accommodements pratiques et existentiels. Il s’agit soit d’éviter les sources d’impureté avant le contact rituel avec le Kami, soit, si cela est impossible, observer une période de transition ou des rites de purification.

 

Si l’on tente d’interpréter ces faits, on peut dire qu’à la base de la reli­gion indigène du Japon se trouve le naturalisme, conception diffuse où la nature est vue comme la réalité première, dont l’homme fait partie, mue par des forces mystiques…l’univers y est conçu comme un tout, « cercle cosmique » composé de multiples parties interreliées, dépendant de forces cosmique. L’hu­manité fait partie de ce cercle, sauf à la mort, et les rites ont pour but de faire fonctionner l’univers.

 

Le Shintô est donc avant tout une religion de gens en contact direct avec la nature et vivant de ses produits. Il implique une position spéciale des êtres humains dans un cercle cosmique qu’ils peuvent utiliser à leur avantage à condition de respecter certaines règles rituelles.

La participation de l’humanité au cercle cosmique n’implique pas obligatoirement l’égalité de tous les êtres humains. Dans certains villages, on peut dire que tous sont cosmologiquement égaux car les membres de toutes les maisonnées peuvent aspirer à la participation aux rites. Cependant, dans d’autres villa­ges, les rites sont le monopole de quelques familles parmi les membres des­quelles sont choisis les participants actifs aux cérémonies. Dans ce cas, bien que tous les villageois participent au cercle cosmique, seuls quelques-uns, membres des familles économiquement et politiquement dominantes, peu­vent agir comme prêtres du sanctuaire. Ces individus ont donc une position cosmique supérieure car seuls ils peuvent effectuer les actes rituels nécessai­res à la reproduction des plantes et des animaux ainsi qu’au bonheur et à la prospérité des humains.

 

 Aikido Bruxelles / A Court Lady of the Fujiwara Period

 

Dame de la court de l’époque Tokugawa

 

On retrouve cette inégalité rituelle dans le culte impérial. En effet, la domination du clan impérial est justifiée, d’une part, par la hiérarchie entre les divinités qui ont donné naissance aux humains. Amaterasu-Ô-Mikami, l’ancêtre de la famille impériale, étant déclarée supérieure aux autres divi­nités; d’autre part, par la fonction spéciale des empereurs en tant que grand-prêtres de rites assurant la croissance du riz, denrée essentielle de la diète japonaise. Le culte impérial apparaît alors comme une élaboration à partir des fondements notionnels et cosmiques de la religion populaire; en effet, on y retrouve les Kami, la conception naturaliste et cosmique de l’univers et le caractère efficace des rites pour assurer le maintien des conditions naturelles. Certains éléments extérieurs, confucianistes pour la plupart, y ont été ajoutés : entre autres, l’obéissance et la loyauté des inférieurs envers leur supérieur, dans ce cas, le souverain. Mais l’élément central demeure la nature « divine » (Kami) de l’empereur, descendant en ligne directe de la « déesse-soleil » et grand-prêtre du culte impérial, assurant la reproduction du riz. La théorie de la descendance divine de l’empereur utilise donc la conception du « cercle cosmique » pour justifier la domination du clan impérial.

 

Fait intéressant, cette théorie semble avoir été élaborée non pas pour assurer l’obéissance des gens du commun mais plutôt pour justifier la posi­tion dominante du clan impérial dans l’aristocratie. En effet, cette doctrine semble avoir eu peu d’écho à la campagne où vivaient les paysans, immense majorité de la population. On peut croire que les mécanismes purement politiques de domination, entre autres la contrainte physique et la menace des châtiments, appuyés par l’insistance idéologique sur l’obéissance au seigneur local, suffisaient pour assurer le maintien de l’ordre dans les cam­pagnes et l’acheminement de la taxe. Du côté de l’aristocratie, la théorie justifiant la domination impériale a permis le maintien de l’empereur comme symbole de l’autorité. Aucune famille guerrière ou aristocratique n’a tenté d’éliminer le titre d’empereur ni d’usurper le trône. Il faut souligner toutefois que la Cour n’a exercé aucun pouvoir réel de 1185 à 1868. De 1335 environ à 1850, la famille impériale, bien que toujours en théorie le centre du pouvoir, disparaît presque complètement de l’avant-scène. La véritable force politique à l’époque fut les grandes familles militaires qui exercèrent le pouvoir, appuyé sur la force des armes, sans consultation avec la Cour. On notera cependant que ces familles ont justifié leur position prédomi­nante par un supposé mandat impérial, mandat que les empereurs étaient forcés d’accorder.

 

 

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