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 aikido Bruxelles / incendie tokyo 1923

 

Incendie de Tokyo (1923) 

 

 

On ne va pas vous présenter Paul Claudel. Disons seulement que dans le courant de sa carrière de diplomate (de 1893 à 1936) il sera ambassadeur de France à Tokyo de 1921 à 1927. Il est donc sur place lors du tremblement de terre de 1923 qui laisse Tokyo et Yokohama (le port de Tokyo) en cendre.

 

Il écrira alors le texte qui suit, qui reste comme un témoignage. On peut être agacé par son insistance sur les « grandes oeuvres » des pays européens, sur sa fierté quant au génie français. Il n’empêche, c’est non seulement un témoignage mais aussi le récit d’un auteur puissamment inspiré. Pai ailleurs on sent bien une vraie admiration pour la personnalité des japonais.

 

Ce texte intitulé « A travers les villes en flammes », avait été publié en 1927 dans l' »Oiseau noir dans le soleil levant ».

 

Un an après le dernier « sishin » au Japon, ce texte est saisissant. Nous avons pris la peine de l’illustrer avec soin.      

 

 

 

 Aikido Bruxelles / yokohama 1900

 

 

 

 

 

 

 

 

Yokohama est détruit. De la mer aux collines de Kanagawa, à l’exception d’une maison unique qui dresse gauchement près de la gare de Sakuragicho son bloc luisant de céramique, tout est vide. La capitale de la soie a péri. De tous ces brillants écheveaux blancs et jaunes, il ne reste plus que quelques ballots qui trempent dans une boue immonde, quelques torsades que les coolies se sont nouées autour des reins. Toute l’œuvre des étrangers au Japon depuis cinquante ans, — car c’est eux qui ont fondé Yokohama et qui en ont fait le plus grand port du pays, — s’est effondrée en quelques heures. Le premier mot que me disent mes compatriotes avant même de me parler de leurs malheurs personnels est celui-ci : « La soie ira maintenant à Kobé ».

 

Photo : Yokohama, warf, fin 19ème

 

Tout le quartier des étrangers, toute la ligne des édifices du quai avec ses deux hôtels remplis de passagers, se sont abattus au premier choc. Le Consulat de France s’est littéralement dissous, ensevelissant sous ses ruines mon pauvre ami Déjardin. Je l’ai retrouvé étendu sur une charrette, la face déjà noire et tuméfiée, les jambes tordues. Un pillard lui avait pris ses souliers et le drap dont nos marins de l’André-Lebon l’avaient couvert. Seuls se dressent encore çà et là, au milieu d’une vapeur infecte, quelques entrepôts calcinés pareils aux fours maudits de l’antique Baal. Les deux jetées se sont effondrées et l’on dit que le fond de la mer lui-même s’est modifié. Ainsi l’œuvre des hommes d’Europe et d’Amérique a été démolie de fond en comble.

 

— De nos deux grandes œuvres françaises, le couvent des Dames de Saint-Maur et le collège de Saint-Joseph, il ne reste rien. Dix sœurs ont péri sous les décombres de la chapelle. A droite on voit d’énormes colonnes de fumée noire : ce sont les incendies du grand port de guerre de Yokosuka. A gauche, une montagne de brume éclairée d’une lumière rougeâtre, c’est Tokyo qui brûle. A Tokyo, les trois quarts de la ville détruits, 400.000 maisons, 1.500.000 personnes sans abri, 70.000 cadavres relevés jusqu’à ce jour (on estime le nombre de morts du séisme à 140.000). C’est ici la capitale, la partie essentielle du pays, là où, plus encore qu’à Paris, se sont concentrées toutes les richesses, toutes les forces motrices, toute la joie, toute la science.

 

 Aikido Bruxelles / Marchands de tissus / Japon

 

Le Tokyo historique des bas quartiers, le pays légendaire des Roseaux le long de la Sumida qui vit s’élever les premières huttes de Edô (ancien nom de Tokyo), avant que les Tokugawa en fissent leur forteresse, à partir des hauteurs de Kudan où se dresse la porte de bronze dédiée aux morts de la Victoire, à partir des murailles cyclopéennes qui entourent le Château impérial, jusqu’à la mer, n’est plus qu’un désert de cendres rougeâtres, parsemé de feuilles de zinc.

 

Photo : machand de tissus, Japon, fin 19ème;

 

Rien n’arrête le regard, sauf le bloc des grands buildings américains qui est resté debout, sauf les deux lignes lamentables des édifices de la Ginza, la rue centrale, qui montrent, comme un immense gibet, toute la variété des mutilations et des tortures que le feu a pu imposer à des œuvres humaines, à ces êtres à demi humains de fer et de brique.

 

Les marchands de crépons et de brocarts, la rue des marchands de bibelots, Nakadori, avec ses accumulations de trésors, Nihonbashi, Shimbashi, le quartier des restaurants et des maisons de thé élégantes, Kanda, le quartier des Écoles, l’Université impériale, Asakusa, le domaine des joies populaires avec son Yoshiwara et son temple de Kwannon, puis, de l’autre côté de la Sumida, Riyogoku, la grande arène des lutteurs (sumo), et indéfiniment ces immenses quartiers où vivait à fleur d’eau dans la rizière à peine comblée, dans la pesante émanation des vapeurs chimiques, tout un peuple misérable et résigné, la hutte du paria, la boutique du graveur de sceaux, la roulotte du nettoyeur de pipes, et à côté les grands théâtres, le musée Okura bondé de laques d’or et d’étoffes royales, les restaurants superbes qui exhibaient chaque jour au fond de leur tokonoma une peinture différente de Kôrin ou de Sesshiu, tout cela a été balayé par la flamme. C’est le vieux Japon qui disparaît d’un seul coup pour faire place à l’avenir, dans un holocauste comparable à la consommation d’Alaric (roi des Wisighoth, pille et brûle Rome en 410).

 

Aikido Bruxelles / old Japan

 

 Nettoyeurs de pipes

 

Des tramways, au milieu des rues, il ne reste plus que des tas de ferrailles dans un enchevêtrement de poteaux et de fils. Une grande haleine de feu a soufflé. L’eau des étangs elle-même s’est mise à bouillir ; une infirmière belge, Mademoiselle Parmentier, a passé la nuit dans une cave inondée et fumante avec un typhique sur les genoux ; deux mille femmes ont cuit peu à peu dans les mares d’Asakusa. Mais c’est à Honjô, dans le quartier le plus misérable de la métropole industrielle, que la plus grande trappe s’est trouvée disposée, une vaste place vide dans un ancien établissement d’équipements militaires où trente mille infortunés avaient cherché refuge. Le feu les a entourés de toutes parts, ils ont péri. L’eau noire et stagnante autour d’eux est couverte d’une couche de graisse humaine. Au-dessus, dans un petit poste de police en ciment armé, on voit cinq cadavres accroupis. Ce sont des agents qui se sont laissé consumer sur place plutôt que d’abandonner leur poste.

 

Aikido Bruxelles / jishin Japin 1855

 

Illustration du tremblement de terre de 1855

 

— Le 1er septembre est le 210e jour du calendrier Chinois. C’est une date que les Japonais attendent toujours avec angoisse, car elle décide du succès de la récolte du riz et coïncide en général avec le passage des grands typhons. Le Japon est, plus qu’aucune autre partie de la planète, un pays de danger et d’alerte continuelle, toujours exposé à quelque catastrophe : raz de marée, cyclone, éruption, tremblement de terre, incendie, inondation. Son sol n’a aucune solidité. Il est fait de molles alluvions le long d’un empilement précaire de matériaux disjoints, pierres et sable, lave et cendres, que maintiennent les racines tenaces d’une végétation semi-tropicale (Note : une légende japonaise prétend que la grande île repose sur un poisson – namazu -qui se débat de temps en temps. Une autre dit qu’il n’y a qu’un point dans tout le Japon qui ne bouge jamais. On l’appelle le manche de l’éventail, qui reste seul immobile tandis que tout le reste s’agite).

 

Aikido Bruxelles / namazu

 

Une représentation satyrique du Namazu attaqué par des paysans et des concubines

lors du tremblement de terre à Edo en octobre 1855 ; à l’arrière plan  accourent des artisans

qui vont profiter du drame pour accaparer les chantiers de reconstruction.

 

Dès notre arrivée à Tokyo, accueillis par ces frissons de la terre, ces grondements sous nos pieds, ces conflagrations incessantes, nous avions compris de quel Cyclope à demi endormi sous les feuillages et les fleurs nous étions les hôtes. Le Japonais, lui, ne perd jamais le sentiment du dangereux mystère qui l’entoure. Son pays lui inspire un ardent amour, mais non pas de la confiance. Il faut faire toujours attention. L’homme d’ici est comme le fils d’une mère très respectée, mais malheureusement épileptique. Il n’a trouvé qu’un moyen de sécurité sur son sol mouvant : c’est de se faire aussi petit et aussi léger que possible, mince, sans poids, presque sans place, mouche, fourmi. Sa maison est une caisse aux parois de papier. Ses trésors, il peut les tenir dans sa main, les cacher dans sa manche. Il est assis par terre. Il fait sa cuisine dans un trou, il y suffit d’un peu de grain et d’eau chaude. C’est ouvert autour de lui de tous les côtés.

 

Dans l’universel déménagement auquel j’ai assisté, les gens sauvaient d’abord de leur maison les tatami (nattes) et les soshi (cadres de papier, panneau coulissant). Avec cela, quelques poteaux, quelques feuilles de zinc, on peut se blottir n’importe où, et y jouir d’autant de sécurité et de confort qu’une grenouille sous une feuille de nénuphar. Et comme le Japonais a accommodé aux circonstances sa maison et son mobilier, il y a aussi accommodé son âme. Pendant ma longue marche de nuit entre Tokyo et Yokohama, pendant les jours où j’ai vécu dans l’immense bivouac des rescapés, je n’ai pas entendu une plainte. Les gens avaient cette résignation attristée des enfants de bonne famille dont les parents devenus fous se livrent dans la pièce à côté à toutes sortes de débordements.

 

 

Aikido Bruxelles / Incendie Edo Japan, 1923

 

 La rue Ueno-Hirokoji vue du parc d’Ueno pendant l’incendie

 

On m’a raconté que, dans la foule des fuyards qui gravissaient les hauteurs d’Uyenô, de temps en temps un groupe s’arrêtait pour contempler la mer de flammes qui les poursuivait et l’on entendait des exclamations d’appréciation admiratrice : « C’est beau, c’est magnifique ! » Au fond, le stoïcisme Japonais est peut-être une forme de la politesse confucéenne. Dans ces foules épaisses que sont les nations asiatiques, il faut apprendre la précaution dans les mouvements. Il ne faut pas gêner et incommoder ses voisins par des mouvements brusques, par des éclats de sentiments blessants. Il faut tous rester bien tranquilles ensemble dans le même petit bateau. Un homme dans une cohue restera une heure sans se plaindre avec le pied de son voisin sur le sien. Un de mes collègues me racontait qu’il avait fait un voyage de nuit entre Yokosuka et Kamakura avec un officier de marine qui allait à la recherche de sa femme et de son fils unique. Une fois arrivé à l’hôtel, il voit peu de temps après revenir l’officier, la mine parfaitement calme et sereine. Il lui demanda des nouvelles de sa famille : « Oh ! tous deux sont morts », et il se mêle à la conversation générale. Un instant seulement après il remarque : « Excusez-moi si je vous réponds de travers, mais je suis un peu nerveux » (a little excited).

 

Le cri des victimes ensevelies sous les ruines n’était pas cet appel impérieux : « Au secours, par ici ! » , mais une modeste supplication : « Dosô, dosô, dosô ! » [sic] (s’il vous plaît !). C’est au milieu des sourires les plus aimables, au cours d’un déjeuner qu’il leur offrait, que le commandant de notre Colmar apprit des autorités de Port-Arthur la catastrophe qui frappait leur pays. Trois jours après, il arrivait devant Yokohama, mais déjà depuis dix-huit heures, en pleine mer, il respirait l’odeur de l’épouvantable holocauste.

 

— La profonde baie de Tokyo forme au flanc du Japon une espèce de brèche où les éboulis de la grande île, surplombant de profondes dépressions sous-marines et sans cesse battus de plein fouet par les courants et les cyclones du Pacifique, cherchent depuis des siècles un équilibre que les plus épouvantables cataclysmes ne leur ont pas encore permis de trouver. Celui du Ier septembre dépasse de beaucoup en horreur le seul qui puisse lui être comparé, celui de l’ère Ansei, en 1855, à la fin du règne des Tokugawa. Depuis deux ans nous en avions ressenti les frissons prémonitoires. Le 8 décembre 1921, le 20 avril 1922, de violentes secousses avaient ébranlé et fendu la baraque vermoulue où depuis trente ans est installée l’Ambassade de France à Tokyo et que l’esprit d’économie de notre Administration et de notre Parlement n’a jamais permis de reconstruire. J’avais obtenu cependant qu’un nouveau local fût érigé pour la Chancellerie et que l’hôtel proprement dit fût entouré de solides étais. Sans ces précautions, c’en était fait de nous.

 

Le 1er septembre à midi (il était impossible d’ignorer l’heure, car à la seconde exacte le préposé au coup de canon méridien sur le bastion du Château impérial qui domine l’Ambassade, sans plus se laisser troubler par le désordre des éléments qu’il ne l’aurait fait par la trompette du Jugement dernier, y ajouta sa détonation officielle), la terre se mit en mouvement sous nos pieds. Le danger des jinchi (jishin), c’est que les grands ne commencent pas autrement que les petits et que les habitués hésitent à se déranger, incapables de distinguer dès la première seconde la catastrophe du chatouillement. Mais le choc prit très vite une violence épouvantable et, par la porte vitrée, je me précipitai au dehors. Tout bougeait.

 

 

 Aikido Bruxelles / 1948 Fukui earthquake

C’est une chose d’une horreur sans nom que de voir autour de soi la grande terre bouger comme emplie tout à coup d’une vie monstrueuse et autonome. Je l’ai dit déjà, c’est comme si l’on voyait une personne sûre et sur qui l’on a toujours absolument compté qui, tout à coup, travaille pour son propre compte et s’abandonne sans égard pour nous aux convulsions du délire et de l’agonie. Ma vieille Ambassade se débattait au milieu de ses étais comme un bateau amarré ; les tuiles, les plaques de plâtre et de briques lui tombaient de tous côtés, mais elle tenait bon, et je ne pouvais m’empêcher d’être fier de sa résistance. Sous nos pieds, un grondement souterrain que je ne puis mieux comparer qu’au fracas de cailloux qu’on secouerait dans une caisse de bois. Un choc, encore un autre choc, terrible, puis l’immobilité revient peu à peu, mais la terre ne cesse de frémir sourdement, avec de nouvelles crises qui reviennent toutes les heures. Les domestiques, l’innombrable domesticité qui entoure les demeures asiatiques, chaque serviteur ayant autour de lui une nombreuse postérité, emplit ma cour. Je vois mon chauffeur qui porte sur son dos sa femme accouchée de la veille. Le vieux bété, l’ancien samouraï qui depuis je ne sais combien d’années est le gendarme de l’Ambassade, se met en marche malgré sa paralysie et chancelle comme un revenant qui ne reconnaîtrait plus les aîtres. De toutes parts on déménage les futons (couvertures), les nattes, les vêtements, un campement s’organise.

 

Pour moi, j’ai beaucoup plus de peine à prendre la notion du danger, avec cette espèce d’insouciance des vieux résidents de Chine qui se croient toujours entourés d’une espèce d’extraterritorialité. J’entre dans ma maison où tout est sens dessus dessous, mais je n’ai même pas à l’idée de mettre à l’abri mes manuscrits, mon travail d’un an épars sur une table. Cependant les incendies ont commencé, de toutes parts les colonnes de fumée s’élèvent, les voies d’eau sont coupées, les pompes écrasées sous les ruines, le vent souffle en tempête, c’est un typhon qui passe en ce moment sur la capitale.

 

Bientôt le quartier de Kanda où j’habite (c’est le quartier latin de Tokyo) est en feu, une école de jeunes filles s’est écroulée, faisant je ne sais combien de cadavres, le couvent des Soeurs de Saint-Paul que j’essaye de joindre est inaccessible, la maison de l’Étoile du Matin que je vais voir paraît préservée à cinq heures. Tout le quartier au sud de l’Ambassade est vide et le vent éloigne les flammes, tandis que la masse du Château impérial nous protège au nord. La maison de France n’est plus reliée à la ville que par une mince bande d’habitations entrecoupées d’arbres et de jardins.

 

Nous sommes saufs, du moins j’en suis persuadé. Mais que deviennent nos compatriotes, les trois cents Français de Yokohama qui concentrent entre leurs mains tous les intérêts de la France au Japon ? Que devient le consul, mon vieil ami Déjardin, si menacé dans sa jolie résidence fragile ? Yokohama a toujours souffert beaucoup plus que Tokyo des tremblements de terre. Que devient ma fille qui est au bord de la mer, non loin de là, à Dzoushi ? L’attente et l’inaction me deviennent intolérables. Je pars dans une petite auto que conduit mon attaché aéronautique, le Commandant Têtu.

 

— Il est neuf heures du soir et j’ai compris. Pendant deux heures, traversant des faubourgs relativement intacts, nous avons vu grandir devant nous dans les rayons du soleil couchant un étrange nuage ressemblant aux cumulus des beaux jours d’été, mais d’une manière plus serrée, plus dense et que le vent déplace lentement sans réussir à y pratiquer de fissures. Une montagne du même genre, blanche et dorée, s’élève derrière nous. Un pont rompu nous a obligés à abandonner notre voiture et nous continuons à pied dans la nuit, bientôt illuminée par une clarté qui s’accroît. Et tout à coup nous avons devant nous le panorama de Yokohama qui brûle.

 

Aikido Bruxelles / incendie Edo 1923

 

Incendie de Tokyo en 1923

 

Cela commence par des espèces de chaînes de montagnes incandescentes qui sont les parcs à charbon incendiés, et cela a pour fond un demi-cercle de collines d’une braise presque uniforme, historiée çà et là de flammes plus claires. Dans l’intervalle, sur une étendue de je ne sais combien de kilomètres carrés, tout brûle ! Une vapeur ardente flotte sur cette cuve qu’attisent encore, par bouffées véhémentes, les derniers souffles du typhon qui expire. De temps en temps, une détonation, une flamme immense qui monte au ciel : c’est un gazomètre qui saute, un dépôt de produits chimiques qui vient d’être touché. Et tout le temps ce brasillement ininterrompu, pareil à l’innombrable conversation d’une foule, ce bruit de feu que nous connaissons tous quand nous allumons dans notre cheminée un tas de bûches et de fagots secs, l’innombrable travail du feu appliqué avec une allégresse et une énergie épouvantables à son œuvre dévorante. Rien ne lui échappera cette nuit. Une grande ville qui brûle sous mes yeux tout entière ! Je vois tout.  Nous nous couchons sur le talus du chemin de fer parmi les herbes odorantes. La terre ne cesse de frémir sourdement sous mon corps. De temps en temps une secousse plus forte, et les longues rames de wagons qui nous entourent s’agitent à grand bruit entre les rails. A gauche, là-bas, l’immense rougeur de Tokyo, à ma droite le Jugement dernier, au-dessus de moi un fleuve ininterrompu de flammèches et d’étincelles.

 

Aikido Bruxelles /Uyōkanazawa hashōyakei Hiroshige

 

Mais cela n’empêchera pas la lune tout à l’heure, une lune tardive et presque consommée, de se lever dans un archipel d’argent. Bientôt après je vois apparaître dans le ciel d’Orion, la grande constellation amie du voyageur, le pèlerin du ciel qui visite tour à tour les deux hémisphères. La lune a commencé sa course. Ses mains répandent sur la mer une consolation ineffable.

 

— Et c’est l’entrée, aux premières heures du matin, dans Yokohama par les voies de chemin de fer démolies et les ponts à claire-voie. Les deux gares ne sont plus que des tas de matériaux, et devant nous s’ouvre, à travers un paysage de dévastation, une telle avenue semée de débris et de cadavres que jamais aucune n’accueillit les pas des conquérants barbares à cette époque où le monde finit pour la première fois. Je rencontre un de mes collègues et j’ai peine à le reconnaître. Il ne fait plus qu’un bloc de boue uniforme où seules se détachent les marques roses des yeux éraillés par la chaleur. Il a passé la nuit au Jardin public, dans la boue d’une conduite crevée, au milieu d’une foule de cinquante mille malheureux que la mort, plus clémente qu’à Honjô, a oubliés… Des cadavres, encore des cadavres, sans vêtements, sans peau, des formes rouges et noires tordues comme des sarments. Devant la Poste, un camion à demi chargé, le conducteur est tombé devant son volant, son aide a chaviré par terre.

 

Nous traversons le quartier européen qui dresse dans un informe éboulis de briques et de poutres fumantes ses pignons démantelés. Souvent, d’une banque, d’un magasin, comme d’un organe énucléé, il ne reste plus que l’essentiel, le coffre-fort debout sur son trône de pierre. Une odeur épouvantable de matière brûlée et de cadavres. Nous arrivons à la mer. Cela n’a pas été une petite affaire, surtout pour mon compagnon qui, à la guerre, a perdu l’usage d’un bras, que de se hisser par les tronçons de la jetée démolie et par un escalier de bateaux étages jusqu’au château imposant de l’André-Lebon. Nous arrivons enfin et j’ai le grand plaisir de serrer la main du Commandant Cousin qui, il y a deux ans, m’a amené au Japon.

 

Aikido Bruxelles / Old Japan

 

 L’andré-Lebon à quai dans le port de Kobe

 

Le Commandant, d’origine parisienne, est un homme fin, distingué, aussi à l’aise à la mer que dans un salon et pour qui l’énergie n’est qu’une des formes de l’élégance. Il me raconte ses impressions de la veille, la foule qui encombrait la jetée pour dire adieu aux embarqués de l’Empress en partance pour l’Amérique, et tout à coup un choc, l’immense ruban de ciment et de fer se tordant comme un copeau de bois, toute une foule cramponnée, précipitée, se débattant dans le va-et-vient d’une mer soudain furieuse. En même temps, sur le quai, la ligne des édifices qui s’abat, un immense nuage de poussière et de fumée qui s’élève et qui peu à peu emplit toute l’atmosphère. Et l’incendie commence, il va durer tout le jour et toute la nuit. Or l’André-Lebon ne peut bouger. Ses machines, le guindeau lui-même, sont démontés et les pièces les plus importantes sont à terre. De plus, chose à peine croyable, on refuse aux bateaux des Messageries maritimes une chaloupe à moteur et c’est avec de lourdes embarcations, péniblement manœuvrées par un personnel dévoué, mais inexpert, que l’œuvre de sauvetage commence et s’organise. On reçoit indistinctement sur notre beau bateau tous ceux qui lui demandent abri, étrangers, Chinois et Japonais. Le docteur s’est rendu à bord du bateau anglais Dongola, où les blessés sont centralisés, et toute la nuit il y pratique des opérations. C’est un simple hommage à la vérité de dire que, dans les journées du 1er et du 2 septembre, l’œuvre principale de sauvetage fut accomplie par le bateau français et par l’Empress.

 

 Aikido Bruxelles / Yokohama 1920

  Consulat de France à Yokohama avant 1923

 

 — Je me suis rendu à terre devant le Consulat effondré, à côté du cadavre de mon ancien chancelier de Francfort. Les Français et les étrangers rallient peu à peu et l’on assiste aux scènes violentes ordinaires dans ce genre de catastrophes : un mari qui cherche sa femme, un père qui vient de voir sa fille brûlée vive sous ses yeux, un enfant de deux ans abandonné, les deux jambes brûlées, que nous découvrons entre les bras d’une bonne japonaise qui lui fourre des boulettes de riz dans la bouche. Un Français croit avoir retrouvé le cadavre de sa femme sur ce Bund qui est un véritable cimetière, c’est nous qui lui apprenons que nous l’avons laissée bien vivante à bord de l’André-Lebon. Arrivent les Frères Marianistes, les Sœurs de Saint- Maur qui ont perdu dix des leurs sous les ruines de leur chapelle. Et enfin je me souviendrai toujours de ce diplomate américain qui se dressa tout à coup devant moi avec sa femme criante et échevelée, plus semblables tous deux, dans leurs oripeaux immondes et souillés, avec leurs pieds entourés de loques, à des morts dans leurs suaires qu’à des êtres vivants. L’homme me raconte qu’il s’est jeté du haut d’un quatrième étage avec son enfant dans ses bras : il a eu la sensation de flotter dans l’espace, il ne s’est fait aucun mal. Là-dessus il me tend avec douceur comme un précieux trésor une poire toute noire, cuite par l’incendie. Un Italien, pour se garantir du tremblement de terre, s’est lancé sous les roues d’une automobile en marche. Il est à peine blessé. Chaque barque avec ses avirons maladroits et désordonnés emporte sa charge de ruine, de misère et de douleur.

 

Mais, vers deux heures de l’après-midi, un nouveau, un épouvantable danger se révèle. Depuis le matin les citernes de pétrole éparses de tous les côtés du port ont pris feu et se déversent dans la rade qui n’est bientôt plus qu’une nappe visqueuse et verdâtre. Un fleuve de feu, surmonté de noirs tourbillons de fumée asphyxiante, se dirige vers l’André-Lebon désemparé. Le vent qui vient de mer, une digue d’épaves, en ont d’abord arrêté le progrès, mais voici que la digue cède, le vent change et pousse les flammes en avant, et bientôt l’André-Lebon disparaît dans la fumée. Le cœur battant, nous nous attendons à voir jaillir la première flamme. Mais non, par une espèce de miracle le bateau paralytique a bougé, il s’éloigne, il est hors d’atteinte, le Commandant a réussi à se dégager, le vent a poussé le navire, un brave Américain sur son petit esquif, M. Laffin, a pris le câble qu’on lui jetait et l’a amarré sur une bouée. On se déshale sur ce point d’appui et l’on gagne à grand-peine les cinquante mètres qui séparent le paquebot chargé de ses deux mille réfugiés de la muraille de flamme et de ténèbres soudain immobilisée. Émouvant et magnifique spectacle ! Je suis fier de mes compatriotes.

 

Aikido Bruxelles / Chaumières japon 1900

 

Chaumières Japonaises (fin 19ème)

 

— En route de nouveau ! le long des arroyos huileux et remplis d’affreux débris, à travers le bivouac des morts vivants, à travers les ruines où les ombres ont l’air de fouiller la cendre pour chercher l’obole à Caron qui leur fait encore défaut, sur des ponts qui ne sont plus faits que d’une seule poutre calcinée ! Et tout à coup le spectacle d’horreur cesse. Voici la campagne riante et verte, les vallées entre des bois touffus, comblées de moissons. Le tremblement de terre qui a détruit les villes a fait à peine passer un frisson sur cette mer d’épis.  Le 210ème jour est passé, la récolte est sauvée. De grandes mauves égaient la clôture des chaumières, le pétale céleste des indigos pétille sous l’herbe des talus, les fruits lourds et durs font déjà ployer la branche des plaqueminiers. La catastrophe ne se révèle que par des détails presque aimables et amusants, une fabrique de bonneterie, par exemple, qui s’est fendue comme une épave, et tout autour la population apparaît revêtue de flamboyantes combinaisons cachou. Çà et là les énormes toits moussus des chaumières, surmontés de touffes d’iris, ont atterri paisiblement, soutenus par l’air, sans faire de mal à personne. On sent que cela a dû leur arriver souvent. Il suffira de quelques poutres pour les relever. C’est un incident aussi normal dans la vie d’une ferme japonaise qu’un échouage pour une barque de pêcheurs. Sur cette terre mouvante et dangereuse, il faut moins des maisons que des esquifs. Et bientôt je serre entre mes bras ma fille que le raz de marée a bien failli m’ enlever. Que la mer est belle ! que le repas est bon ! et tout là-haut dans le ciel, oui, c’est bien le Fuji que je vois trôner, solitaire et paisible.

 Aikido Bruxelles / Yokohama tetsudō jōki shussha no zu

 

 

 

 

Utagawa Kunisada (1823-80) : Yokohama tetsudō jōki shussha no zu (1er train quittant Yokohama)

 

 

— Quand l’âme violemment agitée revient peu à peu à cette immobilité qui précède le repos, les couches superposées de sensations et d’images qui se sont accumulées en nous procèdent entre elles à de bizarres échanges, à de lents amalgames avant qu’elles se séparent et se précipitent. Et, sur ce tain de l’esprit frémissant et recueilli, les impressions du dehors viennent s’imprimer avec une vivacité curieuse, comme sur un étang le reflet des feuilles et des oiseaux se mêle à la sourde émanation des plantes aquatiques et des poissons sans qu’on ait conscience de la surface presque idéale qui les sépare. C’est dans un tel état d’étrange suspension que nous nous trouvons tous ce soir chez mon ami le ministre de Pologne. Un magnifique soir d’été. La maison est lézardée et notre hôte a dressé la table sous une tente. Aucun de nous ne parle beaucoup. Les souvenirs des jours de catastrophe au fond de nous virent et s’agitent lentement avec un détail aigu parfois qui se détache et qui fait mal…

 

Je revois ce Tokyo en ruines que j’ai traversé pour arriver ici, cette plaine de cendres, mais où déjà s’agite un peuple humble et acharné de constructeurs. Chacun arrive avec sa pioche, son panier, sa poignée de riz, son bout de planche, son morceau de toile, sa feuille de zinc, et de toutes parts s’élèvent de petits abris aussi frêles que le cocon du ver. Les rues sont parcourues de longues files de véhicules, depuis le lourd camion militaire, depuis le wagon chargé de poutres et de ballots, version moderne de la barque légendaire des Dieux de la Fortune, que surmonte triomphalement une équipe de sauveteurs, jusqu’au tricycle, jusqu’à l’étroite charrette traînée par cette espèce de bison qu’est le bœuf japonais. . . Qu’il fait bon dans ce jardin ! Quel silence ! Qu’il fait frais après cette journée étouffante ! … Et tout à coup sous nos pieds une secousse profonde venant de la terre, pareille à une décharge galvanique qui, à travers le corps, se communique jusqu’à l’âme. Nous nous regardons. La lampe au-dessus de la table oscille. Mais non, tout est revenu au repos. Une jeune femme a pris dans ses mains une grosse cigale aux longues ailes transparentes et elle nous dit à mi-voix : « Vous voyez, elle ne crie pas dans ma main. Elle ne chantera plus. L’été est fini. Dans huit jours elle sera morte. »

 

— Et nous non plus, compagnons d’un moment sur cette berge précaire, nous n’avons pas échappé à la mort. Quelque chose au fond de nous continue qui lui conserve une sourde complicité.

 

Septembre 1923. 

 

 

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