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Aikido Bruxelles / de Goncourt sur Utamaro / txt

 

aikido Bruxelles / Image 234

 

 

 

Voici le passage d’Edmond de Goncourt sur Utamaro évoqué dans l’article précédent.  Précisons qu’il ne s’agit ici que d’un court extrait d’un livre tout entier consacré par l’auteur à Kitagawa Utamaro (喜多川 歌麿), comme il en consacrera un autre à Katsushika Hokusai (葛飾 北斎). Véritables études historiques, biographiques, esthétiques par un passionné de l’art. Nous avons laissé le texte tel quel, sans modifier la transcription approximative des mots japonais, aujourd’hui modifiée.

 

L’enthousiasme est grand et le rapport prolixe. La scène sexuelle est bien un des thèmes des artistes japonais au même titre que les autres (les acteurs & le théâtre Kabuki, la vie des femmes, les fleurs,…) et de Goncourt la prend comme telle. Il remarque cependant qu’une « courtisane à poil » (sic) ne vaut pas une courtisane en kimono. Sans doute.

 

Il n’empêche que ce qu’il y a souvent de plus remarquable dans ces œuvres est l’importance accordée aux tissus. C’est la représentation du tissus, de ses enchevêtrement de plis, de couleurs et de motifs, véritable scénographie, qui permet la représentation du sexuel en ne le livrant au regard que comme irruption de l’autre monde au coeur de l’artefact.

 

A travers la beauté sidérante des vêtements, bousculés, relevés, retroussés dans un désordre qui souligne la précipitation du désir, la chair réclame l’effraction l’un par l’autre des organes et de leurs atours, dont la représentation est exacerbée, caricaturée certes, mais surtout magnifiée comme s’il s’agissait de leur faire égaler la somptuosité des étoffes.

 

 

aikido Bruxelles / image 235

 

 

La remarque de de Goncourt est à, ce sujet, saisissante, qui relève « la puissance d’une linéature qui fait du dessin d’une verge, un dessin égal à la main du musée du Louvre (voir ci-dessus), attribuée à Michel Ange » – et qui donc permet à la verge en gloire d’entrer au Louvre. Linéature, à savoir, densité des lignes, insistance accordée aux contours pour exacerber le sentiment de présence, de masse, de plénitude. Car le fantasme dont il s’agit, il n’en faut point douter, les phallus grands comme l’avant-bras en attestent : c’est de pénétration et de satiété dont il est question, pas de préliminaire.

  

 

aikido Bruxelles / utamaro 6

  

Tout peintre japonais à une œuvre érotique, ses shungwa (ses peintures de printemps shungwa (ses peintures de printemps). Le peintre des Maisons Vertes, avec son talent appartenant à la grande prostituée, au riche amour vénal, ne pouvait ne pas avoir, en son immense production, son œuvre libre, des images à la Jules Romain, un enfer en style bibliographique.

 

Mais vraiment la peinture érotique de ce peuple est à étudier pour les fanatiques du dessin, par la fougue, la furie de ces copulations, comme encolérées; par le culbutis de ces ruts renversant les paravents d’une chambre, par les emmêlements des corps fondus ensemble,  par les nervosités jouisseuses de bras à la fois, attirant et repoussant le coït, par l’épilepsie de ces pieds aux doigts tordus, battant l’air; par ces baisers bouche à bouche dévorateurs, par ces pamoisons de femmes, la tête renversée, avec la petite mort sur leur visage, aux yeux clos, sous leurs paupières fardées, enfin, par cette force, cette puissance de la linéature, qui fait du dessin d’une verge, un dessin égal à la main du Musée du Louvre, attribuée à Michel-Ange.

 

Puis, quoi! au milieu de ces frénésies animales de la chair, des recueillements savoureux de l’être, des affaissements béats, des cassements de cou de nos peintres primitifs, des attitudes mystiques, des mouvements d’amour presque religieux.

 

 

 

 

Parfois dans ces compositions érotiques, des imaginations drolatiquement excentriques, comme ce croquis, montrant le rêve luxurieux d’une femme, ayant rejeté ses couvertures loin de son corps en chaleur, et qui voit une farandole de phallus, ballant et dansant sous des robes japonaises, en s’éventant avec d’immenses éventails une composition tout à fait originale, sortie de la cervelle et du pinceau d’un artiste, en une heure de caprice libertin.

 

Parfois des planches terribles, des planches qui font un peu peur. Ainsi sur des rochers verdis par des herbes marines, un corps nu de femme, un corps nu de femme, évanoui dans le plaisir, sicut cadaver, à tel point qu’on ne sait si c’est une noyée ou une vivante, et dont une immense pieuvre, avec ses effrayantes prunelles en forme de noirs quartiers de lune, aspire le bas du corps, tandis qu’une petite pieuvre lui mange goulûment la bouche.

 

aikido Bruxelles / hokusai / pieuvre

 

Dans le livre sur Hokusai, de Goncourt signalera que cette estampe est bien de Hokusai et non pas d’Utamaro, dans l’album « Les jeunes pins ».

 

 

Et encore dans ce livre étrange qui a pour titre Yéhon-Kimmo-Zuyê, L’encyclopédie Illustrée pour la Jeunesse, dont les dessins ont une certaine parenté avec les livres des écrivains à l’imagination déréglée, aux concepts extravagants, à ces livres un peu fous, ou selon Montaigne, « l’esprit faisant le cheval échappé, enfante des chimères» dans ce recueil astronomique, astrologique, physiologique, hétéroclite, ce sont des espèces de rebus philosopho-pornographiques, où la sexualité des humains se change en cartes du ciel et de la terre, où la mentule des hommes se transforme en bonshommes fantastiques de planètes inconnues, où les parties naturelles de la femme deviennent tantôt un oiseau de proie  apocalyptique, tantôt un paysage où l’on reconnaît le Fuzi-yama.

 

Outamaro a donc été l’imaginateur d’un certain nombre d’albums en noir et en couleur, ou se retrouvent les qualités du dessinateur, mais où le nu de ses courtisanes à poil n’a plus, pour moi, la grâce qu’elles agitent et remuent dans leurs longues et enveloppantes robes.

 

Il est toutefois quelques compositions dignes du maître. Dans le livre intitulé « Le premier Essai sur les Femmes », est un charmant dessin le dessin d’une femme, les bras passés loin autour du cou de son amant, et sa tête dans un penchement de colombe amoureuse, tombée contre la poitrine de l’homme qu’elle caresse de sa nuque, tandis que le bas des deux corps est soudé dans le rapprochement sexuel.

 

 

aikido Bruxelles / Kuniyoshi Utagawa

 

  

Dans « Mille Espèces de Couleurs », est une planche amusante. C’est une femme laissant tomber sa lanterne, à la vue de quatre pieds sortant de dessous une couverture, de quatre pieds, dont deux très poilus, avec à peu près cette légende dans la bouche de la femme: « Comment quatre pieds dans le lit d’une seule personne! ».

 

Une planche épouvantant d’Outamaro comme représentation de la Luxure, nous fait voir un monstre, un énorme homme à la chair pâle, exsangue, toute semée de tirebouchons de poils, la bouche hideusement déformée par le spasme du plaisir, vautré, aplati sur le corps délicat et gracile d’une jeune femme une planche où dans la jouissance physique d’un être humain, bien certainement le dessinateur a cherché à  rendre la jouissance du crapaud, par un ressouvenir de sa série, où le petit éventail placé en haut de chaque planche indique une imitation d’animal par un homme, et où par les attitudes et la gesticulation, c’est dans une planche presque la transformation d’un homme en crabe, dans une autre la transformation d’un homme en crapaud.

 

Cette planche fait partie d’un album en couleur ayant pour titre « Le Poème de l’Oreiller », merveille d’impression, d’une douceur, d’une harmonie, dont, je le répète, aucune impression européenne n’approche, et où la clarté des corps nus s’enlève si lumineusement des couleurs de vêtement de soie, éparpillés sous les ébats amoureux, et où la tâche fauve des monts de Venus se détache si voluptueusement sur la blancheur à peine rosée de la peau féminine. Le recueil a pour première planche une composition originale.

 

Cet Outamaro, qui dans sa série fantastique et tout à fait inférieur à Hokousaï, et qui n’a rien de pareil aux cinq têtes terrifiques de ce maître, possède le fantastique dans l’érotisme. Et voici ce que représente cette planche une divinité marine, violée sous l’eau par des monstres amphibies au milieu de la curiosité de petit poissons cherchant à se glisser avec les monstres, tandis qu’accroupie sur le rivage d’un îlot, une jeune fille, une pêcheuse demi nue, regarde l’étrange et trouble spectacle de l’abîme, toute molle, toute ouverte à la tentation.

 

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