Partagez !
Share On Facebook

 

 

 

 Le vignoble de Katsunuma

 

Extrait de « Vignobles et vins du Japon »

In: Annales de Géographie. 1983, t. 92, n°510. pp. 172-199

Jean-Robert Pitte

Maître-Assistant à l’université de Paris-Sorbonne

 

 

Sans être tout à fait perdues dans la nuit des temps, les origines de la viticulture japonaise le sont malheureusement un peu dans le brouillard des légendes. Un jour de l’an 718, un saint moine nommé Gyoki est honoré d’une apparition de Yakussi Nyoraï, le Bouddha de la médecine, lequel lui offre des plants de vigne et lui enseigne l’usage de leur fruit miraculeux. La scène se déroule à Katsunuma, près de Kofu, dans l’actuelle préfecture de Yamanashi. Gyoki plante les ceps et fait construire le temple de Daïzenji pour lequel il sculpte une statue de Yakussi Nyoraï, surnommée Budo Yakussi (budo, raisin en japonais) par les pèlerins de la région.

 

Cette tradition, très populaire dans le bassin de Kofu, est le reflet de la parenté certaine qui existe entre le vignoble chinois et celui du Japon. Gyoki fut, en effet, l’un des propagateurs du bouddhisme dans l’archipel qu’il parcourut en tous sens et il peut fort bien avoir introduit à Kasunuma la vigne, considérée en Chine comme une plante médicinale, afin d’y développer le culte du Bouddha guérisseur.

 

peinture_japonaise_loir_vignes 19eme détail

Et même si le rôle de Gyoki n’est pas prouvé, l’origine de la viticulture japonaise est nécessairement à rechercher dans les nombreux contacts culturels et techniques qui se nouèrent avec la Chine au cours des périodes de Nara, Heian, Kamakura et Muromachi. En effet, le cépage koshu qui est le plus anciennement cultivé au Japon — surtout dans la préfecture de Yamanashi dont il porte l’ancien nom — appartient à l’espèce Vitis vinifera, Proies orientalis, Subproles caspica Negr., laquelle n’est pas autochtone au Japon’. Le nom même de budo est dérivé du chinois b’uo-dâu, lui-même provenant presque certainement du ferghanian (région de Tachkent) badaga et du persan budavva. Ainsi, le Japon constitue le rameau extrême de la branche orientale de la viticulture venue du Moyen-Orient via la Route de la Soie.

 

Quant aux vignes indigènes du Japon, même si leur culture a été parfois tentée et l’est encore aujourd’hui — à Tokachi (Hokkaidô) par exemple —, elles sont peu aptes à la production de beaux raisins et encore moins à celle d’un vin buvable…

 

Illustration : loir dans les vignes (19ème)

 

Il est certain que la vinification fut peu pratiquée avant Meiji par les Japonais, si tant est qu’ils en aient découvert le principe. La question est encore discutée aujourd’hui. On sait de manière sûre que les Chinois, non seulement importaient du vin d’Iran, mais aussi vinifiaient du raisin chinois dès 128 av. J.-C. On sait aussi qu’avant la période d’Edo les Japonais ignoraient tout du vin et qu’ils n’avaient importé du continent que la viticulture et l’usage médicinal du raisin frais. Les vins portugais offerts, dès le XVIe siècle, aux seigneurs de Kyûshû étaient désignés par le nom de rurishu qui veut dire saké couleur de grenat ou bien encore par celui de tintashu dérivé du tinto portugais. Cependant, un ouvrage de médecine paru pendant la période d’Edo fait allusion au budoshu (saké de raisin, nom japonais actuel du vin auquel, toutefois, est souvent préféré, par goût de l’exotisme ou snobisme, le nom anglais de wine) recommandé comme médicament, mais sa production demeura, sans doute, confidentielle et aucun matériel vinaire datant de cette époque n’a été conservé.

 

Si la consommation du raisin est désormais entrée dans les mœurs et ne relève plus de la médecine, il n’en est pas de même pour le vin dont l’image de marque demeure exotique même lorsqu’il est produit au Japon. La première cuvaison importante fut pourtant réalisée, voici plus d’un siècle, à Katsunuma.

 

L’apparition certaine des méthodes de vinification au début de l’ère Meiji est un peu comparable à celle de la viticulture elle-même treize siècles plus tôt. Elles sont introduites à la suite de missions information outre-mer comme pour de nombreuses autres techniques pendant cette seconde période de histoire japonaise acquisition fébrile des connaissances étrangères Les premières ont lieu en Californie mais la plus marquante est le stage que deux viticulteurs de Katusunuma, MM Seishi Takano et Tatsunori Tsutsiya, effectuent en France en 1877-1879.

 

 

Yamanashi winery à Katsunuma

 

Ils séjournent Paris où ils visitent les Ets Vilmorin et Troyes chez le pépiniériste Charles Baltet et le viticulteur Pierre Dupont Le vignoble de Troyes avait pas encore été détruit par le phylloxéra Ils rapportent de leur séjour en France des ouvrages des plants de vignes et abondantes notes illustrées de croquis et consignées dans des carnets qui furent récemment retrouvés dans un pot enterré au fond de leur jardin. En 1893 ils construisent Katsunuma une vaste cuverie aujourd’hui transformée en musée du vin. Le bâtiment est en bois et torchis ses murs sont presque aveugles et il surmonte une cave partir de plans précis relevés en France un fouloir et un pressoir sont construits Leur emplacement est judicieusement choisi de manière à éviter les transvasements trop fastidieux. Les cuves de fermentation sont celles que l’on utilise habituellement pour le saké. Quant aux futailles, elles sont fabriquées sur le modèle français avec du bois de châtaignier provenant des forêts proches.

 

La vinification est un succès. En 1900, des bouteilles sont envoyées à l’Exposition Universelle de Paris où elles glanent des médailles. Cependant, l’expérience reste limitée au bassin de Kofu. Les Japonais ne s’enflamment pas pour la nouvelle boisson produite, d’ailleurs, en très petite quantité. En dehors des habitants de la région, seuls quelques citadins aisés de Tokyo en consomment. Et ce qui est vrai du vin l’est aussi de la bière, du whisky, de la viande… Tous ces produits nouveaux n’entrent largement dans les foyers qu’après la deuxième guerre mondiale, au moment de la Haute-Croissance.

 

 

Utagawa Toyoharu , 1735-1814 : un repas arosé

 

Sans que le vin devienne une boisson courante, sa consommation augmente très rapidement au cours des années 1970, passant de 0,052 1/personne/an en 1969 à 0,385 1 en 1979, chiffre évidemment infime comparé à la centaine de litres bue par chaque Français. D’une façon générale, les Japonais sont des consommateurs d’alcool assez modérés (5,2 l. d’alcool pur/personne/an contre 16 l. en France). La boisson la plus prisée en toutes occasions reste le thé vert (ryoku cha). Il est très rare de boire de l’alcool en dehors des collations et repas et encore ne le fait-on surtout que le soir.

 

 

Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes