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Aikido Hirokazu Kobayashi Bruxelles / Japon, eau, ponts et paysages

 

 

 

Scenes On and Under Ryogoku Bridge / Utamaro Kitagawa (détail)

 

 

Mise en scène des espaces au bords de l’eau (extraits)

 

Texte de NAKAMURA Yoshio (Professeur à l’Université de Technologie de Tôkyô) & SAITO Ushio (Chercheur au Centre de Recherche d’Equipement Portuaire, Ministère des Transports).

traduit par Marc BOURDIER et Philippe PELLETIER,In: Revue de géographie de Lyon. Vol. 65 n°4, 1990. pp. 277-289.

 

 

 

Les auteurs rapportent d’abord que l’usage ancien (nommé benzaiten) de situer un lieu de culte (sanctuaire) sur un îlot entouré d’eau et accessible par un pont consiste en une mise en scène permettant  de « faire de l’eau une terre (chi) » et de la surface terrestre délimitée « une figure (zu). Ils ajoutent que « bien que le lieu sacré soit une « figure » détachée par l’eau courante, celle-ci devient aussi une « figure » en tant que « limites » (kyôkaî) dès que l’on pénètre dans le lieu sacré. On ne peut pas dépasser le début du pont sans réfléchir et l’on comprend ce qu’est cet espace sacré en forme de ceinture. De plus, il y a une taille critique pour que la fonction de la « figure » opère, ainsi :  …lorsqu’une petite pièce d’eau est « connectée » à une plus grande, son caractère de « figure » est renforcé, mais lorsqu’il s’agit d’une grande étendue d’eau elle en reste à son caractère de « terre ». Nous qualifierons cette forme spatiale de « type hikikomi« . 

 

Aikido bruxelles : benzaiten_shrine

 

Utagawa Hiroshige / benzaiten shrine

 

Superposition des zones d’eau et des zones de terre

 

On peut observer au Japon une tendance fréquente à faire passer la surface d’un bâtiment d’une zone de terre à une zone d’eau. Tout en ayant une conduite identique à celle qui est la nôtre sur la terre ferme, nous pouvons aussi éprouver un sentiment de fraîcheur comme si nous mettions le pied sur l’eau et ressentir une sensation de plénitude. L’architecture traditionnelle de notre pays convient bien pour satisfaire cette demande. Il y avait diverses variantes pour mettre en relation chaque pièce avec la zone d’eau.

 

Dans une série d’illustrations dessinées pour un grand restaurant japonais traditionnel on peut voir une pièce qui jouxte la surface de l’eau de manière à ce que l’on puisse la toucher de la main et une pièce qu’un jardin sépare de l’eau, ce qui ajoute une émotion visuelle.

 

Aikido Bruxelles / vie & eau au Japon

 

Deux exemples de dispositifs de mise en proximité avec l’eau 

 

On utilisait plusieurs variétés d’arbres pour mettre symboliquement en scène la superposition des zones d’eau et de terre. La forme, aisément transformable, des branches et des troncs d’arbres tels que le pin rouge et le pin noir fut souvent utilisée pour permettre aux branches de recouvrir la surface de l’eau. Certains exemples montrent comment on allongeait les branches d’un pin planté dans le jardin d’une maison pour les faire passer au-dessus d’un chemin avoisinant jusqu’à la sur face de l’eau (fig. 21). De plus, les espèces d’arbres qui bordent les rivières ne manquaient pas comme le saule pleureur, avec ses branches filiformes qu’on laisse pendre, ou encore l’érable dont on peut élargir le branchage vers la surface de l’eau. Tous ces arbres étaient souvent plantés devant un pont ou sur l’escalier d’une rive. Ils étaient probablement chargés de marquer un changement dans l’espace ou de masquer la butée d’un pont.

 

 

Aikido Bruxelles / Vie & eau au Japon 2

 

 

Les abords de l’eau en ville comme espace théâtral

 

L’un des charmes et l’une des distractions de la ville est d’échanger fortuitement avec un compagnon inconnu. De même qu’au théâtre les acteurs gesticulent devant les spectateurs et qu’il ne s’agit pas de créer un environnement uniquement verbal, de même, en ville, nombreuses sont les occasions de regarder les façons des gens. Des scènes que l’on ne voit pas souvent sur terre se déroulent sur l’eau et sur ses abords. Elles attirent la curiosité de ceux dont la vie quotidienne est basée sur la terre. De plus, la surface de l’eau offre la distance (hiki) nécessaire pour observer un inconnu. Une distance de vue appropriée apporte un changement de qualité à l’élément animé que l’on regarde, même si celui-ci n’en est pas conscient.

 

Bien que le théâtre ne soit pas l’espace en tant que tel, un environnement théâtral se développe souvent sur les bords de l’eau urbains. On peut comprendre pourquoi les peintures des lieux célèbres de l’époque Edo représentent de telles scènes.

 

Le rôle théâtral des ponts

 

II nous faut tout d’abord mentionner les ponts parmi les éléments importants de l’espace théâtral aquatique. Ce qui est surtout représenté dans les tableaux de l’époque Edo, ce sont des personnages qui franchissent des ponts ou bien qui y sont arrêtés. Il se trouve que le pont et le lieu principal de l’action sont souvent en étroite relation dans notre théâtre traditionnel. Le pont, sans parler de sa beauté plastique, est un lieu d’apparition d’individus qui le franchissent ou qui s’y arrêtent. Son destin est peut-être d’accomplir un charme. En ce sens, on peut dire que le pont joue le rôle d’une scène de théâtre.

 

Au cours de l’époque Edo, où le transport maritime était prospère, il fallait tracer les meilleures voies de passages pour les navires ; c’est l’une des raisons qui explique la hauteur des tabliers et la présence de personnes stationnées sur eux. Il y avait aussi dans les villes beaucoup de maisons de thé ou de restaurants qui s’installaient devant les ponts. De là, on pouvait observer l’allure des passants qui les franchissaient.

 

Dans les endroits où ils étaient construits à intervalles proches, ces ponts tenaient alternativement le rôle de scène de théâtre et d’endroit pour les spectateurs. On pouvait regarder facilement l’eau qui se glissait entre eux ou encore la forme courbée de deux ponts alignés.

 

Le rôle du pont comme place pour les spectateurs permet également d’observer les nombreuses activités qui se déroulent bateau ou encore le déchargement de ces marchandises excitent la curiosité des hommes. La figure 25 montrent des personnages qui regardent depuis le parapet des bateaux transportant de la porcelaine dans un endroit où sont concentrés les magasins qui en font le commerce. Sur d’autres figures l’on vera des silhouettes qui observent l’évolution du déchargement de tonneaux de sake transportés par bateau dans un quartier où sont concentrés les grossistes de saké.

 

Aikido Bruxelles / Vie & eau au japon 3

 

 

Les grands ponts devinrent des endroits pour regarder le passage des convois de gros bateaux qui passaient en dessous. On utilisait également leur hauteur au maximum et la présence assurée d’un hiki pour admirer des paysages lointains (fig. 27). Sur l’une des rivières représentatives de l’époque Edo, la Sumida, on tirait périodiquement des feux d’artifice pour ceux qui se rassemblaient en été afin de prendre le frais. Les grands ponts ressemblaient alors à des loges de spectateurs (fig. 28).

 

La disposition architecturale

 

Les restaurants et les maisons de thé au bord de l’eau utilisaient au mieux leur situation pour présenter à leurs clients toutes sortes de coquillages et de poissons fraîchement péchés et pour leur offrir un environnement distrayant grâce à l’eau ou aux bateaux. Sans en rester là, on trouvait à l’intérieur de leur domaine, voire dans certains cas en dépassant leurs limites, des moyens pour regarder, sans qu’il n’y paraisse, des personnes en train de s’amuser. Les gérants connaissaient sans doute l’efficacité d’interposer une surface d’eau pour mettre en scène ces distractions. Autrement dit, l’eau était chargée d’assurer un hiki (distance) convenable pour observer autrui, tout en préservant chacun d’une approche physique. On obtenait sans doute le double plaisir de montrer un spectacle aux personnes de l’autre rive et de les regarder.

 

Ponts, restaurants et maisons de thé fabriquaient un environnement qui allait au-delà de leur emplacement. La figure 29 montre le vaste terrain d’une auberge au pied d’un pont. Son jardin est séparé de la rue par une clôture en bambou qui interrompt physiquement et visuellement toute relation mutuelle. Cependant, on peut au moins admettre qu’il existe une relation d’ordre visuel entre les personnages sur le pont, qui est dessiné à l’extrémité droite, et les personnages qui se détendent dans l’auberge. L’homme accompagné d’un domestique qui se tient sur le quai et qui a une pipe à la bouche est clairement conscient d’être regardé : il adopte une pose en conséquence.

 

Aikido Bruxelles / Vie & eau au Japon

 

La figure 30 (absente) représente deux restaurants traditionnels bordés d’eau vive. Cette forme spatiale correspond approximativement au type kekkai. Des individus qui déjeunent dans le jardin figurent sur une rive et d’autres qui se détendent dans une pièce figurent sur la rive opposée. Cette composition spatiale permet à chaque individu de se distraire et, en même temps, d’observer sans qu’il n’y paraisse les individus sur la rive opposée ; au milieu : le courant.

 

 

Kubo Shunman (1757-1820) : Shikian Yukyô

 

 

La figure 31 représentent deux restaurants d’où l’on embrasse la surface de l’eau, l’ensemble conférant aux bords de l’eau une forme spatiale de type hikikomi. Les personnages qui, tout en admirant le paysage enneigé, se régalent d’un repas dans la pièce aux cloisons coulissantes grandes ouvertes, savent sans doute qu’on les observe depuis la pièce de l’autre restaurant qui est séparé par l’eau.

 

Aikido Bruxelles / vie & eau au japon 4

 

 

Le Furyu comme existence ambivalente

 

Nous venons d’analyser sous divers aspects les lieux célèbres sur les bords de rivières familières et chéries. Résumons-les.

 

  1. Les lieux célèbres sont largement connus du grand public grâce aux peintures ou aux guides. Leur paysage devient symbole collectif. C’est un système de signes prometteurs. Ce paysage reste à moitié public même si l’on y vit des expériences personnelles.
  2. Les abords aquatiques des lieux célèbres sont perçus comme des jardins privés bien qu’ils ne soient pas entourés d’une clôture comme pour les jardins privés. Moitié privé, moitié public.
  3. La limite entre zone aquatique et zone terrestre est un lieu d’osmose réciproque.
  4. L’espace des lieux célèbres en bordure de rivière n’est ni jardin, ni nature pure. Il est au milieu de cela.
  5. Presque tous les lieux célèbres ont une relation d’origine historique avec un sanctuaire shinto ou un temple bouddhiste.
  6. La jouissance des lieux célèbres en bordure de rivière est liée à des activités mondaines. Celles-ci ne sont guère quotidiennes mais il ne s’agit pas non plus forcément de fêtes ayant une valeur transcendentale.

 

Les lieux célèbres qui ont un rapport profond avec les bords de l’eau rentrent dans les classifications telles qu’artifice/nature, privé/public, présent/passé, quotidien/exceptionnel. Leur existence est ambivalente. On peut penser que cette valeur se rapproche de ce que les Japonais nomment fûryû dans ce genre d’expérience. Bien qu’étymologiquement parlant il existe une relation entre fûryû et le vent, il peut s’agir après tout d’une affection à l’égard de quelque chose qui s’écoule temporellement, comme l’eau. La recherche d’une valeur esthétique ambivalente dans un cadre fixe non défini. Cette vie esthétique pose les fondements de la vie quotidienne tout en s’en éloignant à moitié. Elle fleurte avec les transcendantalistes, le temps du passé et de la nature. On peut se demander si le mot japonais de furyû ne correspond pas au mot occidental d’aménité (qualité de ce qui est agréable à voir ou à sentir, douceur).

 

Dans la conscience du beau chez les Japonais, la nature est fûryû , ambivalente et non pas sauvage. Il s’agit d’un système de signes esthétiquement raffinés. 

 

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