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 Aikido Bruxelles / Onna, la femme japonaise

 

Aikido Bruxelles / Onna2Aikido Bruxelles / Onna1

 

 

L’autre de l’autre



Long texte d’une contribution à l’histoire des représentations de la femme japonaise. In: Mots, décembre 1994, N°41. Parler du Japon. pp. 56-98 de Patrick Beillevaire. Tiré du site Persée, nous le publions de ce qu’a l’évidence les limitations annoncées nous le permettent (voir bas de page). Nous l’avons illustré de photos du début du 20ème s. en général coloriées à la main.

 

Patrick Beillevaire est directeur de recherche au CNRS et ancien directeur du Centre de recherches sur le Japon de l’École des hautes études en sciences sociales. En édition accessible à un public élargi nous vous conseillons  » Le voyage au Japon. Anthologie de textes français, 1858-1908, Ed. Robert Laffont, 2001« 

 

 

 

Qu’il s’y attarde ou non, le commentaire sur les femmes japonaises commence habituellement par une appréciation de leur physique. Au premier abord, leur visage comme leur morphologie générale suscitent plutôt réticence et embarras. Une impression de défectuosité domine. Ainsi, pour le baron Hubner : « Elles ne sont pas précisément belles. La régularité des traits laisse â désirer. Les pommettes saillent un peu trop. Les beaux gros yeux bruns sont un peu trop fendus en amande, et les lèvres charnues manquent de finesse ».

 

Loti les trouve « presque mignonnes … à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature », mais somme toute « laides » et « ridiculement petites » ; plus loin, il estime que la « laideur » de ces « yeux trop petits, pouvant à peine s’ouvrir », serait « plus gaie » dans le peuple que dans la bourgeoisie.

 

Jules Hoche dit son hésitation à employer l’adjectif « joli » « â propos de ces grâces de poupées, de ces faces plates, de ces faces saillantes, de ces yeux obliques, ébauchés seulement, et qui semblent avoir été percés après coup clans le peu de place qui restait de chaque côté du nez, de ces silhouettes incurvées, tout en dos par derrière ». Cultivant l’objectivité qui sied â un explorateur, le jeune Raymond de Dalmas s’attache à décrire le visage avec minutie, mais il en assortit presque tous les éléments d’une évaluation dépréciative :

Aikido Bruxelles / Onna3

 

 

« Leur tête est un peu grosse ; leur front bas et bombé est encore augmenté par la volumineuse coiffure ; les pommettes et les arcades sourcilières sont très saillantes ; le nez petit ne ressort pas de la figure à sa naissance ; les yeux noirs, abrités de longs cils, sont un peu relevés extérieurement, et leur paupière, tirée au coin de l’œil, parait se soulever avec difficulté, en laissant seulement apercevoir, le plus souvent, une fente étroite au lieu du globe de l’œil ; la bouche est moyenne et encadrée de lèvres épaisses … »

 

La perspective adoptée par Gabriac est plus favorable :

 

« Je n’ai vu en aucune partie de l’Asie des femmes aussi jolies et aussi bien faites que les Japonaises … A la vérité, leurs yeux sont un peu obliques, mais ils ne sont pas bridés comme ceux des Chinoises, et cette disposition, à laquelle nous ne sommes pas habitués, n’a rien de désagréable. Puis quelle fraicheur, quel incarnat incomparable ! La bouche est extrêmement petite, la peau blanche et satinée ; enfin, le corps est moulé comme celui d’une Vénus » .

 

Outre leur petite taille, leur corps donne souvent à l’observateur une impression de disharmonie : « Corps grêles, tailles courtes, poitrines déjetées, membres menus, hanches pauvres, épaules maigres » ; « buste trop long », « tête dans les épaules », « hanches trop étroites 0, « taille épaisse », « dos rond », « jambes presque cagneuses » ; « Madame Chrysanthème /…/ est brune, petite, avec un corps mal défini dans ses lignes, une tête trop menue pour cette énorme chevelure /…/ Ses épaules tombent un peu trop, sa poitrine se penche en avant, comme toujours mal relevée des saluts profonds et des révérences longues » ; « Courtaude en général, et d’extrémités attachées lourdement, la mousmé est d’ordinaire grassouillette, ce qui semble exagérer encore l’épaisseur de sa taille, le volume de sa tête rarement proportionné à l’ensemble et le triste dessin de ses membres inférieurs. Pareille à la sirène antique, elle n’a que le buste d’acceptable ». Charles Loonen conseille à ses lecteurs de « faire la part d’une exagération par trop enthousiaste » dans la « réputation quasi universelle » dont jouiraient néanmoins les Japonaises auprès de nombreux étrangers, laquelle, selon lui, s’explique par « l’indulgence » que ceux-ci auraient acquise après de longs mois de traversée où ils n’auraient eu « que le spectacle de femmes très inférieures aux Japonaises ».

 

Certaines descriptions se trouvent investies d’un affect particulier qui témoigne du sentiment général, politique si l’on veut, de leur auteur envers le Japon. Par les correspondances qu’il établit avec les attraits du pays dans son portrait idéal de la femme aristocratique, Bellessort donne littéralement corps â l’admiration qu’il nourrit pour la civilisation japonaise ; la beauté féminine devient ici un reflet ou, pour faire écho à la dédicace de Madame Chrysanthème, un «  effet » du Japon tout entier :

 

« Dans le type de beauté que les Japonais ont conçu, chaque trait prend une signification artistique ou morale. Le visage de la femme rêvée est une façon de jardin mystique â la gloire de leur pays. Ils le veulent long et mince et plat autour des yeux, afin que l’expression en soit plus douce. Les sourcils très hauts, à peine indiqués, en accentueront encore la douceur attentive et soumise. Le nez, un peu bas à sa racine, s’amincit d’une courbe élégante et qui se refuse aux sensations trop vives. Les lèvres petites, pleines et rouges, dans leur éternelle ignorance du baiser, luiront de l’innocent éclat des cerises japonaises qui ne mûrissent que pour le plaisir des yeux. Le teint clair a la transparence de ces ivoires où le Japon cisela tant de jolies merveilles. Le cou qui s’incline et s’allonge, un vrai cou de cygne, s’harmonisera, dans leur vision des choses, avec le joug onduleux des collines sur l’horizon. Et sous ses coques de cheveux noirs aussi brillants que les laques des temples, le front élevé, mais plus large â la base, va se rétrécissant comme l’auguste et blanche pyramide du mont Fuji ».

 

A l’opposé, pour Jean d’Albrey c’est un « singulier paradoxe » que de vouloir « prêter la moindre poésie, le plus mince attrait, â des poupées aussi déplaisantes /…/ chez qui tout semble combiné pour inspirer la répulsion », avec leurs « yeux à fleur de tête, les sourcils tracés trop haut au milieu du front bombé, cette bouche mal dessinée qu’ entr’ ouvre éternellement un sourire niais » (p. 121).

 

Aikido Bruxelles / Onna4L’aversion d’un Charles Pettit pour la « dangereuse fantaisie » qu’est à ses yeux le « pays des mousmés » s’exprime dans le « haut-le-coeur invincible » qu’il nous dit éprouver « rien que de voir ces figures aplaties, ces petits bouts de nez écrasés, ces paupières gonflées, cette tête qui se balance en avant comme si elle allait se décrocher » (p. 5 et 11).

 

Propos semblables d’Henri Turot dans un livre qui met en garde, trois ans avant que n’éclate le conflit russo­japonais, contre « le véritable péril jaune » que représenterait l’ex­pansionnisme japonais : « Pourquoi faut-il que ce joli nom de mousmés me soit gâté par le souvenir de ces petites poupées ridicules et contrefaites, aux yeux bridés dans des figures trop grasses, au nez écrasé entre des joues bouffies » (p. 208 et 256).

 

Non moins sarcastique, Edmond de Goncourt notait lui aussi dans son Journal, à la date du 21 mai 1890, après avoir assisté à un spectacle de danse japonais dans un salon parisien : « Vraiment, ces femmes de l’Empire du Soleil, c’est de la femme qui n’est pas belle ! Des faces qui ont quelque chose de l’aplatissement de nos masques à bon marché avec, dans les traits, joliment du cabossage de ces morceaux de carton. Puis vraiment, elles sont d’une petitesse, petitesse ridicule, et sont trop l’image des poupées qu’on fait d’après elles ».

 

Pour ces contempteurs de son visage, la gestuelle et les atours de la femme japonaise n’offrent pas plus d’agrément. Mais ces jugements extrêmes font exception. Beaucoup d’autres auteurs, il est vrai, ne manquent pas eux aussi de regretter la « plastique défectueuse » ou « un peu rabougrie », le « physique décevant » et l’allure de « poupée un peu difforme » d’une femme japonaise « qui amuse plus qu’elle ne séduit » ; mais c’est généralement pour célébrer aussitôt le « charme » et la « distinction de ses manières », « l’élégance de sa tenue », et surtout « la grâce de ses mouvements » et la « souplesse » de son corps : « Son corps … est d’une étonnante souplesse : c’est une fête des yeux de voir les servantes japonaises, d’un mouvement d’oiseau se poser, s’accroupir sur leurs jambes repliées, puis, sans effort, d’une poussée légère des pieds et des jarrets nerveux, se relever lentement, le buste bien droit ».

 

Au demeurant, la femme japonaise est généralement jugée d’une beauté supérieure à celle des hommes de son pays, comme â celle des Chinoises ou des autres femmes que les voyageurs ont pu rencontrer en Asie. Souvent l’on oppose aussi, pour le physique comme pour l’habillement ou les moeurs, type aristocratique et type populaire : le teint clair, la peau délicate, le front haut, le nez fin et légèrement aquilin, les yeux d’un oblique plus marqué, la bouche petite et bien dessinée, le cou allongé et une allure générale élancée sont les traits perçus comme caractéristiques du premier ; ils contrasteraient avec la taille plus petite, les membres plus épais, la peau plus sombre et plus jaune, le visage plus ovale, aux pommettes saillantes et au nez écrasé, attribués au second. Selon le diplomate suisse Aimé Humbert, les femmes auraient « le teint plus clair que les hommes », et beaucoup, dans les classes aisées, seraient même « parfaitement blanches ». Aikido Bruxelles / Utamaro 1Louis Bastide regrette, quant à lui, l’uniformité de leurs traits : « Ce sont un peu de jolies médailles toutes frappées avec le même coin », ce qui ne l’empêche pas d’estimer que dans une foule japonaise « les gentils minois sont une monnaie plus courante » que dans une foule française.

 

 

L’épaisseur du fard dont elles recouvrent leur visage rebute souvent. Mais ce que beaucoup de voyageurs déplorent plus encore, c’est que les Japonaises, sitôt mariées, altèrent leur capacité de séduction en consentant à cette « pratique absurde et déplorable » de se noircir les dents et de s’épiler les sourcils’. Laure Durand­Fardel et Lecomte voient là une mesure préventive imposée par la jalousie potentielle des maris. Dans ce pays, croit-on aussi constater, la beauté des femmes « se fane vite »?M%. Weulersse, toutefois, est d’avis contraire : « Même quand son visage s’est émacié et ridé, la finesse d’attaches du cou bien blanc sous les longs cheveux de jais, le dégagé des hanches bien prises lui laissent une tournure jeune » (p. 313).

 

 

Corps parés, corps en grâce


Par l’originalité de sa forme, par sa souplesse et son chatoiement, l’habillement de la femme japonaise compte pour beaucoup dans la séduction qu’elle exerce sur le voyageur :

 

« Le costume de la femme japonaise a /…/ d’autres mérites que la somptuosité des étoffes. S’il ne marque pas la taille, le kimono flottant, laissant entrevoir la naissance de la gorge et le bas des jambes, est d’un décolleté discret et charmant. Mais où triomphe le gout japonais, c’est dans l’assortiment délicat de nuances d’une finesse, d’une douceur, d’un éclat sans pareil » (Weulersse, p. 314).

 

Outre ses teintes et ses motifs, qui surprennent agréablement des yeux européens habitués à de plus ternes étoffes, le vêtement de la femme japonaise est surtout apprécié pour la liberté qu’il laisse au corps, à un « corps non déformé par le corset et dont la souplesse se devine sous l’ample kimono », ainsi que pour son encolure dégagée propre à faire ressortir un cou dont on vante la « pureté de lignes incomparable ». Bellessort souligne aussi la grâce, et l’utilité, de ses manches amples «qui descendent presque jusqu’à terre » avec « la profondeur d’une besace et la légèreté d’une aile ».

 

Mais cet engouement fait souvent place au regret de voir la toilette féminine s’occidentaliser. L’élégance des Japonaises, « si artistement drapées dans leurs soieries aux couleurs éclatantes », il faut l’observer, conseille au début de ce siècle la comtesse Du Bourg de Bozas, chez « les femmes appartenant à la classe infé­rieure », car « elles seules portent aujourd’hui le vrai costume national » (p. 428, 465, 468). Pour Jules Hoche, « la Japonaise est cent fois plus jolie en Japonaise que sous n’importe quel déguisement occidental » (p. 213). Déjà, dans Un bal à Yédo, Loti usait du terme « fagotage » pour décrire ces demoiselles de bonnes familles, vêtues de robes occidentales, qu’il aurait trouvées « si mignonnes en Japonaises, en mousmés, avec des éclats de rire » . Autre romancier alors célèbre, Paul Bonnetain donne d’entrée à son texte une tournure dramatique en annonçant « la mort du Japon » et la disparition des « mousmés de Loti », conséquences prévisibles, selon lui, d’un récent décret impérial proscrivant l’usage des toilettes japonaises lors des réceptions à la cour. Une rencontre avec une « jolie femme indigène … vêtue en amazone, avec un feutre, des gants, un voile de gaze bleue », amène de sa part ce commentaire : « On eût dit une de ces guenons qu’au cirque on juche sur des poneys pour les pantomimes ! » En s’habillant de la sorte, la Japonaise, qui au demeurant « parait jolie, plus qu’elle ne l’est réellement », se caricaturerait elle-même. Et Bonnetain de conclure : « Le Japon, c’est le royaume du grotesque. Ne pouvait-on laisser ce grotesque à l’art ? ». Une quinzaine d’années plus tard, alors que Guerville croira que « parce qu’elle est coquette … la Japonaise [a vite abandonné] toute idée de s’habiller à l’européenne » (p. 101), Régamey se montrera au contraire persuadé de sa capacité d’ adaptation :

 

« Ne pas savoir s’habiller ! n’est-ce pas la grosse critique dont on accable ces femmes d’Asie, de qui on exige du jour au lendemain, avec tant de légèreté, une entente parfaite de nos ajustements compliqués ! Et que de gorges chaudes à l’égard de certaines grandes dames japonaises, victimes de couturières londonniennes ou parisiennes qui abusent du peu d’expé­rience de leur nouvelle clientèle ! Gardons-nous d’en douter, le sentiment japonais traditionnel de bon gout et d’art raffiné s’adaptera bien vite aux usages nouveaux ; la période d’initiation sera de courte durée, et, en attendant son achèvement, les compensations ne manqueront pas » (1903, p. 99-100).

 

Autre objet habituel d’étonnement, sinon d’admiration : l’abon­dante chevelure noire, véritable « échafaudage » composé de « belles coques vernies », « fruits d’un travailAikido Bruxelles / Onna chignon prodigieux », « une des opé­rations les plus complexes, les plus savantes, les plus laborieuses qui se pratiquent au Japon et aussi dans tout l’univers » (C. Pettit, p. 29-30 ; C. Loonen, p. 154-155). « Ce qu’il y a de plus inima­ginable chez ces femmes, écrit Loti, assurément c’est la coiffure » (1926, p. 77). Depping comme Du Bourg de Bozas insistent sur les contraintes qu’elle impose : c’est « un échafaudage si compliqué, si laborieusement construit, que la même coiffure, non renouvelée, leur sert plusieurs jours » (G. Depping, p. 96) ; « se coiffer est pour [la Japonaise] une très importante et très difficile opération, si longue même que, pour éviter de la recommencer trop fréquem­ment, elle s’astreint à dormir toutes les nuits sur une sorte de rouleau appelé makoura, disposé de telle façon que le cou seul de la dormeuse soit appuyé » (M. Du Bourg de Bozas, p. 433). Gabriac en fournit une description des plus détaillées :

 

« En aucun pays les femmes ne soignent autant leur coiffure qu’au Japon. Les femmes les plus pauvres, et même les filles que l’on rencontre dans les champs occupées aux travaux d’agriculture, sont coiffées avec plus de soins que nos grandes élégantes lorsqu’elles se rendent au bal. Assurément, elles ne portent ni plumes ni diamants, mais leur abondante chevelure noire est peignée avec un art infini et si bien fixée, que pas un cheveu ne dépasse l’autre. Le chignon, élégamment roulé, est placé très haut, et enfin les pointes des mèches de devant sont réunies sous la forme de deux petits croissants solidement gommés, qui viennent mourir sur le front. Quelquefois aussi un beau camélia rouge, gracieu­sement posé, relève par son éclat ce petit échafaudage ».

 

Avec le style sensuel qui lui est propre, Naudeau imagine que les rêves des voyageurs revenus du Japon « se peuplent de ces petites faunesses enjolivées de chignons noirs dont les volutes ont la complication d’un labyrinthe », avec leurs « voluptueuses coques », « leurs affriolantes spirales de cheveux lissés et gommés où la lumière met des luisances bleues » : « Voici que nous songeons encore, quand notre imagination évoque ces définitives courbes, à des ébènes, à des jais somptueux, à des anthracites, à des casques de laque ou aux moires des soieries noires » (p. 295-296). Les rares propos dissonants servent ici aussi la nipponophobie résolue de leurs auteurs : Pettit nous dit «l’indisposition » que cause en lui la seule pensée de « l’insupportable odeur qui se dégage des crins huilés qui leur servent de mirobolante coiffure » (p. 11) ; « coiffure trop savante », au gout de Turot, « où les cheveux cirés et collés ensemble ne forment plus qu’une masse noire et disgracieuse » (p. 208) ; « coiffure bêtement compliquée » pour d’Albrey (p. 122).

 

La démarche « trottinante » des Japonaises montées sur leurs geta est aussi diversement commentée. Elle plait fort au comte de Beauvoir aux yeux duquel elle contribue à leur donner un « air mutin » (p. 150). Dalmas, lui, a l’impression qu’elles sont « toujours sur le point de tomber » montées sur « ces lourds morceaux de bois qui semblent trop pesants pour leurs petits pieds » ; malgré tout, « cette démarche anormale » lui parait ne pas manquer « d’une certaine grâce » (p. 131). Verne et Roux leur trouvent carrément plus de charme immobiles « qu’en [leur] marche trop trainante et mal assurée sur des socques de bois » (p. 424). Turot aussi, parlant des femmes de Yoshiwara, les préfère « agenouillées en des poses hiératiques » qui leur confèrent « une saveur étrange qui peut retenir et charmer », « mais qu’elles se mettent en marche ! les voilà tout à fait déplaisantes : grimpées sur des socles [sic] de bois, elles avancent, les genoux pliés, les jambes cagneuses, la croupe proé­minente, le dos déformé par l’horrible coussin large et épais qui tient lieu de ceinture » (p. 208-209). Aikido Bruxelles / Onna 5D’Albrey se plaint de « l’hor­ripilant tic-tac des chaussures-sabots qui résonnent sur le sol … à la façon de vieilles savates » et qui forcent les femmes à « cette agaçante démarche cagneuse », les entravant « comme le condamné qui marche à l’échafaud » (p. 122 et 127).

 

Femmes croisées dans les réunions mondaines, actrices, servantes d’auberge ou de chaya, quels que soient leur parure et leur milieu, toutes surprennent par leur « coquetterie », leur « élégance », et par une même « distinction dans les manières et la tenue » (A. de Guerville, p. 101 ; L. de Beauvoir, p. 163).

 

Jamais, selon Cavaglion, elles n’auraient « l’allure provocante ou vulgaire que l’on rencontre souvent ailleurs » (p. 373, 375). Il leur est pourtant fait reproche, quelquefois, de manifester sous leurs airs « pimpants » une grâce affectée, « artificielle », qui confinerait à la « mièvrerie » et à la «    mignardise ».

 

Ce qui en fin de compte semble s’imposer dans l’image de la femme japonaise donnée par les récits de voyage, c’est la grâce et la souplesse de son geste, et l’adéquation quasi idéale entre son corps et sa parure vestimentaire, qualités justifiant qu’elle soit reconnue jolie, malgré la spécificité de ses traits. On convient, du reste, qu’il suffit d’un peu de temps pour s’accoutumer aussi à ceux-ci. Face à elle, dit-on, les Européennes risqueraient même de paraître « anguleuses, osseuses, gauches, dégingandées, prétentieuses et agressives ».

 

Le spectacle qu’elle offre à l’observateur étranger est rendu plus tangible par le fréquent recours à la comparaison. Tantôt, sa «    légèreté » et sa « gaieté », la « délicatesse » de ses mouvements «  virevoltants », sa façon de « picorer » ou de « grignoter » les mets la font comparer à un « oiseau », à un « papillon » ou à une «  libellule » ; tantôt, son attitude soumise et sa muette séduction suggèrent la vision d’une « fleur » ou d’un « joli petit animal », docile sous la caresse comme peut l’être une « chatte » ou un «     félin » peu farouche’. D’autres désignants comparatifs, « fée », « poupée » et « bibelot », paraissent marquer les limites d’une investigation reposant presque entièrement sur le regard. Ce sont de « petites fées », des « fées liliputiennes », ou des « fées cara­bosses », selon la propension de l’auteur à se laisser enchanter par leurs manières accortes. « Poupée » est d’un emploi beaucoup plus fréquent ; il trouve une sorte de consécration littéraire — et visuelle, en raison des illustrations — avec le roman de Félicien Champsaur, Poupée japonaise, dont l’hyper-exotisme ne néglige aucun aspect de la fantasmatique japoniste, ni aucun lieu commun des récits de voyage’. Les Japonaises se voient aussi comparées à un « bibelot » en des formules qui semblent bégayer : « La Nipponne est le principal bibelot de ce pays », « un air bibelot d’étagère », « vrais petits bijoux d’étagère », « petites femmes d’étagère, étranges comme leurs bibelots » (E. Cavaglion, p. 373 ; G. de Contenson, p. 204 ; P. Loti, 1887, p. 31 ; P. Bonnetain, p. 495).

 

 

Vertus privées, impudeur publique

 

Aikido Bruxelles / Onna 6

 

Derrière ces comparaisons objectivantes, il semble implicitement admis que l’allure des Japonaises est l’indice d’une immaturité de l’être, d’un état d’esprit infantile : « L’habitante du pays des mikados a toute l’apparence d’une poupée : ses yeux ont une impression de puérile naïveté et ses manières sont celles d’un enfant gâté ». Tour à tour, les voyageurs découvrent chez elle une « naïveté enfantine », une « grâce enfantine », une « gaieté bon enfant », une « âme d’enfant », une « agréable physionomie de l’enfant qui plait quelle que soit sa condition », « un certain vague dans les traits, quelque chose de l’enfance qui persiste jusqu’à la fin de la vie ». A la fin des années 1920, Robert Chauvelot la dépeint encore comme »charmante, assurément, mais un peu vaine, superficielle et enfan­tine ».

 

Le caractère infantile qui lui est prêté semble la conséquence directe de sa condition d’« éternelle mineure », tenue «d’obéir en tout aux ordres de la famille », « pas plus responsable de ses vertus que de ses vices »(L. Naudeau, p. 324.). La question de son statut social, «l’une des études les plus complexes et les plus délicates », selon Gomez-Carrillo, donne lieu à d’abondants développements.

 

L’emploi d’évaluatifs proches, sinon identiques, reflète l’unanimité des observateurs : la femme, déplorent-ils, est considérée dans ce pays comme un « être inférieur », « passif », « ravalé », « mépri­sable » et « sans âme », comme un « zéro social » dépourvu de tout droit ; elle vit « humiliée », « à peine digne d’attention », dans un « état d’abjection » ; bien qu’elle soit désignée comme la « maitresse de maison », elle n’est que la « chose » de son père puis de son mari, qui la traitent comme une « servante », voire comme une « esclave », alors que de son côté elle ne doit jamais se départir d’une attitude « humble », « soumise », « résignée » , Il est souvent fait état de la possibilité qu’a un père, en cas de difficultés économiques, de vendre sa fille « comme une marchandise », notam­ment aux établissements de prostitution. On souligne aussi combien il est aisé à un homme de répudier sa femme et de priver celle-ci de ses enfants. Naudeau résume d’une phrase sa position dans une société où « l’individu n’est qu’une parcelle d’une collectivité » :

 

« La femme est toujours une sacrifiée, souvent une victime et quelquefois une martyre » (p. 345). Cette oppression, elle la subirait de la part de ses fils sur lesquels, selon Villetard de Laguérie, elle n’aurait « aucune autorité ». D’autres, à l’inverse, notent que c’est en tant que mère qu’elle trouve sa « dignité » : « Moins adulée par son mari que ne l’est une Européenne, elle est par contre infiniment plus honorée et choyée par ses fils … elle a sur les garçons quelle a procréés une autorité immense ». On lui reconnait d’ailleurs un « instinct » ou un « amour maternel assez — ou très — développé » qui l’amène à suivre l’éducation de ses enfants jusqu’à un âge avancé : son dévouement va « jusqu’à les accompagner en classe [et] à prendre des notes pour les aider à faire leurs devoirs ». C’est elle, remarque-t-on, plus que le père, qui leur inculque les sentiments d’abnégation et de loyalisme qui font la force du pays (R. de Dalmas, p. 136 ; L. Naudeau, p. 317).

 

Contrastant avec « le rôle effacé qu’on lui impose », la person­nalité de la femme japonaise est décrite par une série d’adjectifs mélioratifs : « digne », « sérieuse » , « travailleuse », « propre », « dé­vouée », « patiente », « réservée », « discrète », « facile », « douce », «    aimable », « avenante », « souriante », « gaie », « rieuse » même. En décalage avec les précédents, l’adjectif « indolent » intervient également dans deux textes pour qualifier sa personnalité et son existence.

 

Le caractère assez stéréotypé de l’argumentaire, qui souvent s’appuie sur des faits que le voyageur n’a pu observer, ainsi que le ton d’autorité adopté par les commentaires sur les devoirs d’obéissance féminins trahissent le recours à des ouvrages de spécialistes japonisants, tel le Things japanese de Basil Hall Chamberlain.

 

Celui-ci est en particulier la source probable de la plupart des citations du célèbre catéchisme de la conduite féminine, Onna daigaku (La grande école des femmes), rédigé au 18e siècle et attribué au néo-confucianiste Kaibara Ekiken 1.Il en est de même pour les références à la littérature ancienne qui servent à montrer que la civilisation japonaise accordait jadis aux femmes une place importante, avant que ne domine une philosophie sociale chinoise jugée pernicieuse.

 

Mais il est un grief qui ternirait l’image de la Japonaise : « l’absence de pudeur ».

 

 

tAikido Bruxelles / Onna 7

 

 

« Il faut vous dire, déclare Laure Durand-Fardel, qu’un des signes caractéristiques de la Japonaise, c’est l’absence complète du sentiment de pudeur : elle ne sait pas qu’on doive cacher aux yeux une partie de son corps plutôt qu’une autre, et s’habille seulement pour se parer et donner plus d’attraits à sa personne ».

 

Qu’ils en aient eu ou non l’expérience eux-mêmes, il se trouve peu d’auteurs à ne pas donner leur avis sur la « promiscuité » régnant dans les bains japonais et sur l’habitude qu’ont les femmes d’y exposer leur nudité.

 

Certains constatent « l’innocence » de ces pratiques et plaident la relativité des valeurs morales : « Le spectacle des piscines, où chacun se frotte, se savonne et se trempe dans l’eau bouillante, prouve qu’en somme des moeurs honnêtes peuvent s’allier avec des habitudes de nudité » (G. Bousquet, p. 87). Krafft estime « qu’aucun moraliste ne saurait trouver à redire » à ces « moeurs primitives », tandis que Gabriac et Dubard considèrent tous deux que « la pudeur est une vertu relative et non pas naturelle », « un simple produit de l’éducation ». « Les sentiments de pudeur que les Européens possèdent n’existent pas encore au Japon », et seule « la perversité des Européens » ajouterait à la nudité des baigneuses « une idée déshonnête ». On doute d’ailleurs, comme le docteur Matignon, de ce « soi-disant progrès » qui consisterait ici â cacher sa nudité .

 

Gabriac et Krafft, comme plus près de nous Maurice Dekobra, font remarquer que les Japonais sont, eux, choqués par les décolletés qu’arborent les femmes européennes. Selon Brieux, si « les Japonais ignorent la pudeur physique /…/ ils ont, bien plus que nous, la pudeur morale » ; le même auteur oppose d’ailleurs la Grèce qui avait le « culte du nu », au Japon « qui n’en a que l’habitude ». L’immoralité des Japonais provient, d’après La Vieuville, de ce que « la question du sexe n’existe pas au Japon. Hommes et femmes s’habillent de même, à la coiffure près, et se déshabillent consi­dérablement à l’occasion ». Aikido Bruxelles / estampe erotique 1Par la « naïveté de ses moeurs », la société japonaise évoque une société d’avant le péché originel, plus voisine que la nôtre de «l’âge d’or » et en communion avec la nature, où l’on peut se baigner « dans le costume du paradis terrestre (avant la pomme !) » sans sentiment d’obscénité.

 

Les Japonais n’ont pas une « nature vicieuse », écrit Villaret, et « s’il y a immoralité, elle est inconsciente », car ils ne font que considérer tous les faits naturels comme normaux : « La pudeur, comme nous l’entendons, n’existe pas au Japon. Tous les faits qui dérivent d’une loi naturelle y sont acceptés purement et simplement, comme nous les acceptons pour les animaux ». Quarante ans plus tard, la notion d’instinct se substituera à celle de loi naturelle : « Céder à l’instinct est une chose qui [au Japon] va de soi ; si cet instinct est l’objet d’une restriction, c’est pour des motifs externes, et non pas sous l’action d’entraves morales, comme chez nous ».

 

L’introduction récente d’imparfaites cloisons ou de simples ficelles dans les bains pour séparer les sexes fournit matière à ironie : c’est une innovation dont on imagine que la « morale élastique » des Japonais a dû s’accommoder sans trop comprendre la raison. Turot épingle dans cette réforme « la pruderie gouvernementale qui va jusqu’au ridicule », ce qui ne l’empêche pas, pour sa part, de regretter que la pudeur soit « un instinct complètement étranger aux Japonais et aux Japonaises », car, dit-il, « nulle part l…l elle ne serait plus nécessaire /…/ au point de vue esthétique ». Remarque semblable chez Brieux : « Dans certains cas, et à partir d’un certain âge, la pudeur est une politesse », « la consolation de la laideur », mais cette pudeur à laquelle d’autres s’accrochent lui parait après tout n’être qu’une « grande proxénète, bien habile », « un piège féminin »’. Dhasp, qui ne trouve guère d’excuses à ces moeurs, en assigne l’origine à « l’incroyable promiscuité qui règne dans toutes les familles [et qui] initie de bonne heures les enfants aux vulgarités les plus cachées de notre existence ». Dans leurs logements exigus, remarque-t-il, les différentes générations d’une même famille vivent « à peu près pêle-mêle, parfois, très rarement, séparés par une mince cloison de papier », et c’est tous ensemble qu’ils « prennent le bain du soir, nus comme des vers », d’où leur « naïf sans-gêne /…/ dans tous les actes de la vie, si grossiers qu’ils soient ». Leitmotiv des écrits missionnaires, c’est dans l’ignorance du chris­tianisme « émancipateur » et de sa « pure morale » que certains voyageurs voient la cause première de tels comportements.

 

Mais plus grave que le manque de pudeur corporelle, il y aurait la licence sexuelle dont s’accommoderait cette société. Sans porter lui-même de jugement, le juriste Georges Bousquet observait que chez les femmes japonaises « la chasteté représente bien plus … l’idée d’un capital à conserver que le sentiment d’une souillure à éviter » (vol. 1, p. 87). D’autres, comme Dalmas, voudront y voir une attitude de docilité à l’égard des désirs masculins :

 

« Jeune fille, elle a peu de retenue, et l’idée de pudeur, si elle existe, est plutôt un calcul intéressé ; du reste, elle trouve plus facilement à se marier après avoir eu un enfant, preuve vivante de sa fécondité. Femme, elle reste fidèle dans la crainte du divorce entrainant des difficultés considérables pour se remarier » (p. 136).

 

Opinion voisine chez Loonen, pour qui les femmes mariées ne sont vertueuses que « par esprit d’obéissance à leurs maris » (p. 128). Mais c’est aussi leur complaisance envers les relations extra­conjugales de ces derniers que l’on blâme :

 

« Ici, aucune pudeur, aucune réserve. La courtisane règne dans la rue, au théâtre, au temple même : elle pénètre dans les familles à l’heure du festin, quitte à recevoir chez elle, le lendemain, le mari, la femme, les jeunes filles, auxquels elle offrira le thé, cérémonieusement, comme une maitresse de maison » (M. Du Bourg de Bozas, p. 468).

 

Aikido Bruxelles / Japon / prostituéeFélix Martin, rapportant comme nombre d’auteurs, combien il est courant de voir les Japonais se rendre en famille avec leurs jeunes enfants dans le quartier des prostituées de Yoshiwara, conseille au visiteur étranger « de faire complète abstraction de nos idées de morale occidentale » et de « se dire que ce vieux fond de paganisme shintoïste qui /…/ subsiste encore [dans le] coeur de tout Japonais, n’a cessé de le porter à honorer le culte de Vénus et ses sacrifices » (p. 40, voir aussi P. Rouget, p. 265).

 

Les opinions défavorables quant à la moralité des Japonaises restent somme toute très minoritaires dans les récits de voyage. Les contributions rassemblées par Félix Régamey dans le numéro de La Plume sur «L’art et la femme au Japon », comme le jugement du collectionneur et expert Samuel Bing, selon lequel « dans sa généralité, la Japonaise doit être classée parmi les femmes les plus chastes du monde », peuvent laisser penser que tel était aussi le cas dans le milieu japoniste’. Plusieurs auteurs entendent néanmoins réfuter, à plus de vingt ans d’intervalle, l’accusation d’immoralité qui serait, selon eux, une constante du discours sur le Japon :

 

« Je crois opportun … de rectifier l’opinion qu’on se fait généralement en Europe, et surtout en France, des femmes du Japon. Cette opinion, basée sur les récits de quelques voyageurs qui ont mal vu, ou qui ont peut-être simplement généralisé un fait mal observé, est entachée d’une erreur blessante pour le Japon » (M. Dubard, p. 47-48).


« Tous les voyageurs qui nous ont précédé dans la carrière 1…1 déclarent à l’unanimité, et sans exception aucune, que le Japon est un pays immoral. Eh ! bien, c’est eux qui ont tort. Le Japon n’est pas immoral, il a une moralité différente de la nôtre, par cette simple raison qu’il n’attache aucune importance à la chasteté des femmes ni à leur virginité et qu’il ignore d’autre part la notion acquise de pudeur l…l la pudeur n’est pas un instinct comme on le prétend chez nous, mais un sentiment d’imitation, d’éducation » (J. Hoche, p. 205).

 

Dans sa hâte â juger, le voyageur ordinaire confondrait « cour­tisanes », « prostituées » et « femmes honnêtes », bien que, selon Dubard, leurs « mises » pourraient permettre aisément de les diffé­rencier. Naudeau pense que « l’opinion défavorable aux femmes japonaises rapportée par beaucoup de voyageurs après un court séjour au Nippon » tient à ce qu’ils ne leur a été « permis de fréquenter que des femmes mercenaires, des filles vendues, des professionnelles du rire et de l’amour » (p. 299).

 

Génitrices ou amantes

 

Quoi qu’il en soit de leur moralité, c’est aux hommes que l’on impute unanimement la responsabilité du sort fait aux femmes dans la société japonaise. L’académicien Eugène Brieux décrit celui-ci comme un « tel monument d’égoïsme masculin qu’on peut entasser le Mont Fuji lui-même sur dix Pyramides et cent Himalayas sans parvenir à son énormité ». D’autres, nombreux, se contentent de dénoncer « l’orgueil » de maris ou de pères qui mèneraient une existence de « pachas turcs » et qui trôneraient dans leur maison comme des « idoles ». D’un récit à l’autre, les mêmes termes « despotisme », « absolutisme » et « tyrannie » se répètent pour caractériser leur comportement.

 

Au demeurant, il n’y aurait là rien qui puisse surprendre chez des « Orientaux ». Claparède évoque ainsi le harem et la situation faite aux femmes musulmanes, bien qu’en fait, précise-t-il ailleurs, les Japonaises « ne connaissent pas la honteuse promiscuité des harems de l’Orient musulman », la monogamie étant ici, « en principe », la règle .Comme dans ces autres pays, il n’est pas facile de pénétrer dans une maison au Japon, ni même d’aborder le sujet de la vie domestique. Selon F. Martin, l’homme japonais est « aussi fermé qu’un Turc » sur ce qui se passe à l’intérieur de sa famille (p. 38). Guerville élargit la comparaison : « Le Japonais est très oriental ; il n’aime pas à discuter de sa mère, sa soeur, sa femme ou sa fille avec des étrangers » (p. 97). La « condition humiliée » de la femme japonaise, sa « subordination absolue vis-a-vis du mari »repas, seraient, pour Dhasp, « les causes réelles de l’infériorité de ce peuple comparé aux nations latines et saxonnes » (p. 220), alors que Naudeau croit que « ce serait … peut-être le principal élément de la grandeur du Japon (p. 347). Claparède, comme avant lui Bousquet, va jusqu’à voir dans la disparité de statut entre les sexes la cause d’une carence générale de vie familiale et sociale :

 

« S’il y a peu de vie de famille au Japon, il y a peut-être moins encore de vie de société. Polis et courtois jusqu’au raffinement, les Japonais n’ont guère entre eux que des relations d’affaires. Les hommes se voient parce qu’ils y ont intérêt ; mais, sauf bien entendu les visites d’étiquette, les visites de cérémonie à telle ou telle occasion, dans telle ou telle circonstance de la vie, on ne se voit pas pour le plaisir de se voir. La situation faite aux femmes empêche les relations de société proprement dites en ôtant à la conversation l’un de ses principaux éléments ».

 

Cette sociabilité particulière, qui apparait fondée sur la dissociation entre amour et vie familiale, fait l’objet d’abondants commentaires. La femme, explique-t-on, est considérée soit comme génitrice, « élément indispensable à la transmission de la vie » (« génératrice de la postérité », selon Bellessort), soit comme un « objet de plaisir » ou un « jouet », ces deux perspectives ne pouvant jamais coïncider. A « l’état d’esclavage » que subissent l’épouse, la fille ou la soeur ferait pendant un « véritable culte pour le sexe » dont courtisanes et prostituées, geisha et jorô, seraient les instruments. Dans l’idéalisation romanesque d’un Champsaur, ces dernières se­raient « révérées » comme des « prêtresses de l’amour ». L’entrée de la famille, constate-t-on, est refusée à l’amour : les Japonais « n’arrivent pas à comprendre les douceurs de l’amour conjugal » ; « l’amour tel que nous le concevons, avec un grand A, n’existe pas, ou du moins les Japonais s’en cachent comme d’une tare. Pour eux, s’abaisser à adorer une femme, c’est une marque de faiblesse de caractère l…l leur seul plaisir est de la dominer ou de s’en servir », « un mariage d’amour est pour celui qui le fait une sorte de déchéance, tout au moins l’aveu d’une faiblesse assez mépri­sable », « le mot horreru [sic] (aimer) appliqué à une femme se prend invariablement en mauvaise part ».

 

D’où le peu d’importance accordée à la cérémonie de mariage, « d’une simplicité patriarcale », selon Jean Dhasp. Mais de ce que « l’amour rabaisse l’homme », il ne s’ensuit pas, convient-on, que « le métier d’amour dégrade la femme » : même dans la « débauche », « où souvent un motif honorable l’a précipitée », même « vicieuse », celle-ci, affirme Bel­lessort, n’est « jamais dévergondée » et maintient une certaine étiquette » ; « si les Japonais méprisent l’amour, ils n’avilissent point l’objet de leur plaisir ». Keyserling aura plus tard la même appréciation : « Au Japon, rien n’empêche qu’une courtisane conserve la pureté de l’âme ; ainsi n’est-il pas forcé qu’elle corrompe celui qui la possède ». L’homme qui visite un établissement de prostituées « emporte chez lui …/ un reflet de leur pureté ». Aikido Bruxelles / Japon 10Pour Weulersse, « de toute cette immoralité, c’est en définitive l’absolutisme paternel qui est responsable ». A ce sacrifice « qui ne la déshonore pas », comme beaucoup le soulignent, la jeune fille consent sans discuter ; « elle sacrifie ce qu’elle a de plus précieux pour une fin objecti­vement encore plus haute », « la geisha fait souvent penser, à s’y méprendre, à une sainte ».

 

Pour Naudeau, « la vie galante, la vie sentimentale n’existent pas au Japon », et il y aurait de ce fait moins d’intrigues amoureuses, moins de crises passionnelles, moins de jalousie qu’en Europe (p. 310) ; comme Bellessort, il croit pourtant inexact de conclure que l’amour et la passion y sont inconnus : les suicides d’amants prouveraient, s’il le faut, que la femme japonaise « a un coeur », que sous son apparence de poupée elle verse « de vraies larmes », qu’elle aussi peut « mourir d’amour » (p. 319). Dix ans plus tôt, Régamey s’était déjà fait l’avocat d’une Madame Chrysanthème sensible, curieuse et intelligente, à l’encontre de l’image que Loti s’était complu à en donner. Un Japonais, cependant, « ne doit jamais, même dans les circonstances les plus exceptionnelles, ma­nifester en public les sentiments amoureux qu’il peut ressentir pour une femme ou pour sa femme. Cela serait considéré comme un ridicule, une niaiserie indigne d’un homme, une inconvenance sans nom, une lâcheté ». En contrepoint à ces observations sur le vif, Bellessort remarque que « toute la poésie amoureuse du Japon fleure la galanterie et la sensualité », bien que l’homme ne se départisse guère de « sa réserve hautaine » : « ce ne sont point les tristesses ni la puissance de l’amour que les Japonais ont méconnues : c’en est la dignité ».

 

La permanence de la coutume qui autorise les hommes à entretenir une ou plusieurs concubines, ou mekake, et à les visiter ou les recevoir très librement, malgré la monogamie officielle, n’échappe bien sûr pas aux commentaires. La « polygamie », remarque-t-on, existe « de fait » ; « au Japon, c’est pratiquement le principe de l’union libre qui règne, libre pour l’homme, je veux dire ». Fraissinet parle, lui, d’une « facilité saint-simonienne /…/ presque inhérente à toutes les vieilles civilisations ». Néanmoins, souligne Naudeau, l’épouse reste en toutes circonstances au service du mari :

 

« S’il s’attarde en ville, elle ne saurait penser à se coucher avant sa rentrée, car il convient qu’elle soit prête à le saluer joyeusement dès qu’il apparaitra. Surtout elle doit s’abstenir de lui faire des scènes de jalousie ; cela dénoterait une mauvaise éducation et la jalousie féminine est, au Japon, un cas de divorce » (p. 316).


Les attraits de la femme soumise

 

On s’accorde pourtant à penser que la situation sociale des femmes japonaises est globalement plus enviable que celles des autres femmes asiatiques (« la moins odieuse », selon Bousquet) ; elles ne souffriraient même que très peu de leur condition. Ce n’est, croit-on, qu’au contact des Occidentaux ou sous l’influence de l’éducation nouvelle qu’elles sont amenées à se rendre compte de leur « servitude » et aspirent à s’en affranchir. Ainsi, Naudeau, qui condamne la maison de thé avec ses geishas et le concubinage comme « deux fléaux sociaux, deux graves éléments de démorali­sation », se demande si, « malgré tout ce qu’elle subit », « elle a eu jusqu’à présent conscience d’être mal traitée ». Aux yeux de Pettit, « le plus curieux, c’est que la Japonaise ne souffre nullement de sa condition sociale » ; avec son « âme naïve de petite fille », elle se laisse vivre sans avoir l’idée qu’elle pourrait revendiquer le moindre droit et sans se laisser troubler par aucun problème psychologique (p. 16). Brieux pense qu’il s’agit d’un « despotisme » « accepté », car grâce â lui la femme japonaise, réellement convain­cue de son infériorité, « a vécu dans une paix et une félicité /…/ que les femmes d’aucune autre nation n’ont connue » (p. 260). Sentiment identique chez Challaye : « Il est même certain que beaucoup se trouvent heureuses dans cette vie de soumission quasi enfantine » (p. 46).

 

Comme le confie Martin, cet assujettissement ne parait pas être pour rien dans l’attirance qu’éprouvent les hommes occidentaux â leur vue : « C’est assurément son sentiment d’infériorité sociale [qui a] donné à la Japonaise cet air intéressant » (p. 39). Naudeau est encore plus explicite : « Tout bien considéré, c’est par leur douceur inaltérable, par leur soumission, par leurs prévenances, par l’effa­cement de leur personnalité, par leur subordination, qu’elles nous conquièrent ». Le même auteur avoue devoir reconnaitre que « la grande merveille, c’est que des moyens abominables ont abouti à des fins exquises » ; « ici le mal semble avoir été la cause d’un bien » (p. 311-312). L’ironie d’un Brieux révèle que les Japonais ne font après tout que réaliser un rêve latent des hommes européens : bien que « l’on admire beaucoup les Japonais /…/ on ne les admire pas pour ce qu’ils ont fait de plus admirable », avoir su créer un « paradis des maris », où, sans voiler les femmes, se trouve « assuré le bonheur domestique ». Au Japon, l’homme a su convaincre la femme que son existence n’avait d’autre but que de lui donner du bonheur : « Il n’y a pas eu, sur la terre, d’esclaves plus exploitées et il n’y a pas de femmes plus heureuses » (p. 259-260). Fantasme d’un objet amoureux â la fois soumis et autonome, s’accomplissant dans une sujétion librement consentie, figures « d’idéales automates » comme désire en posséder le héros du roman de Champsaur… (p. 158).

 

Sans doute conviendrait-il de mettre en parallèle l’image qui est donnée ici de la condition sociale et conjugale de la femme et celle que l’on trouve dans la littérature, surtout romanesque, française ou européenne, de l’époque. Deux aspects au moins paraissent en effet les rapprocher : d’une part, l’insistance sur la précarité de l’existence féminine, toujours dépendante des hommes, pères, maris ou amants ; d’autre part, le clivage entre femmes respectables et femmes de plaisir, et l’importance de ces dernières, maitresses ou prostituées, dans la vie des hommes.

 

Au-delà de la convergence dans la description des comportements visibles, certains auteurs proposent une interprétation qui va â contre-pied de la perception courante du rôle de la femme dans la société japonaise.

 

Aikido Bruxelles / Japon 11La faiblesse de celle-ci ne serait qu’apparente : par la force pénétrante de ses vertus dans tous les détails de la vie, elle constituerait « un des principaux aimants de ce pays occultement dominé par elle » ; elle ne serait pas réduite à l’accep­tation passive de son infériorité sociale, mais jouerait au contraire un rôle actif dans la « conservation » de la société japonaise, de son harmonie et de ses valeurs, voire de son esprit guerrier, en préservant chez ses fils, ce qu’approuve Krafft, « l’orgueil légitime de la nationalité » `. Pour Bellessort, « ce qu’il y a de meilleur dans le Japonais, c’est la Japonaise. Non seulement le vieux Japon artistique n’a rien produit de plus achevé que l’âme de ses femmes, mais, qualités ou défauts, l’idée que nous nous faisons de la femme est comme l’essence même de son ancienne civilisation ».

 

Deux auteurs familiers de la langue et de la culture japonaises, François Harnois et Georges Bonneau, s’attaquent avec mordant à ceux qui n’en font qu’un être plaisant à regarder mais immature, à ceux qui, « la supprimant d’un trait de plume », ne soupçonnent pas la richesse de sa « sensibilité » ni la part qu’elle a nécessairement prise dans l’élaboration de cette civilisation. Pettit lui-même, dans le contexte de la guerre russo-japonaise, et malgré le ton de dénigrement qui est le sien, souligne que par « la force qu’elles ont pour dominer leurs passions ou, en tout cas, dissimuler leurs sentiments », les femmes japonaises font preuve d’un « caractère ferme et volontaire » qui devrait empêcher qu’on ne les prenne pour « des poupées, comme on se plait à les représenter en France ».

 

Il est généralement donné à penser que les Européens seraient mieux aptes que les Japonais à rendre justice aux qualités de ces femmes, que de ces « trésors à portée de la main » eux seuls apprécieraient vraiment la valeur. Et on veut bien croire que l’idée d’avoir « une mousmée toute à soi », de « posséder ces bibelots vivants », comme l’écrivent Cavaglion et Champsaur, a dû traverser l’esprit de plus d’un voyageur. Sans doute s’imaginaient-ils, à l’instar de Hoche, « que /…/ le sourire d’une Japonaise peut combler l’abime des langues et des religions dissemblables », car « son âme n’est ni plus ni moins éloignée de la nôtre que la compliquée âme féminine d’Europe » .D’autres se montrent plus prudents, estimant comme Bellessort que la femme japonaise est « habituée à voir dans la dureté taciturne de son mari un signe de virilité » et « qu’il ne lui déplait point de sentir, fût-ce rudement, la supériorité de son maitre ». Figure presque symétrique de la Haru de Lafcadio Hearn, qui se meurt de l’indifférence et de l’infidélité de son époux, la « jeune divorcée » dont Bellessort nous présente la « confession » se résout, elle, à quitter son époux, parce que celui-ci se montre trop attentif, trop aimant, trop européen, qu’il parle comme une femme, priant au lieu d’ordonner, en un mot qu’il « n’est pas un mari », « même pas un homme ». Pettit, lui aussi, met en garde les étrangers qui caresseraient l’illusion de pouvoir entretenir une relation amoureuse durable avec une femme japonaise traitée en égale :

 

« La Japonaise peu à peu se met à le mépriser et à le considérer comme un être inférieur puisqu’il se rabaisse jusqu’à elle. De toute façon, aux yeux de la Japonaise, l’Européen est à la fois trop brutal et trop faible : trop brutal dans ses gestes, dans ses manières et même dans ses paroles ; trop faible dans son caractère, dans ses idées, dans ses pensées » (p. 21).

 

Bellessort doute pourtant que « l’âme japonaise reste intacte sous l’invasion européenne », et sa divorcée ne ferait que manifester une « résistance » contre « sa propre transformation [qui] la désoriente ». A son avis, les Européens, malgré leurs « grossièretés », révèleraient « à l’usage une tendresse plus intime et plus confiante que les fils de samuraï » ; les Japonaises liées trop longtemps avec eux seraient perdues pour leur communauté. Naudeau se montre, pour sa part, sceptique quant aux motivations de ces dernières à vivre avec un Européen : sauf exception, elles n’y consentiraient que pour l’argent et n’auraient du reste aucun scrupule à le gruger avec un amant de leur « race ».

 

 

RENCONTRE

 

 

La relation entre un Européen et une Japonaise est au centre de trois oeuvres de nature romanesque, bien que l’une passe pour autobiographique : Madame Chrysanthème, La bataille, et Poupée japonaise. La première, qui reste la mieux connue, dépeint une relation que l’on ne saurait qualifier d’amoureuse : la jeune femme demeure une sorte d’objet exotique que l’auteur-personnage a choisi par curiosité — « pour s’amuser » —, mais qui très vite ne lui procure qu’ennui et finalement renforce ses réticences à l’égard du pays et de ses habitants.

 

Dans La bataille de Claude Farrère (Paris, Fayard, 1909), la séduction de la marquise Yorisaka Mitsuko, familiarisée depuis son séjour à Paris avec tous les raffinements de l’Occident par un prince italien, donne à l’auteur prétexte pour condamner, par la bouche d’un artiste français, l’illusion selon laquelle un rapprochement amoureux, sur fond de modernisme cosmopolite, abolirait le fier particularisme de la culture japonaise. Poupée japonaise raconte la liaison, peu de temps avant la restau­ration de Meiji, entre un marin britannique et la jeune Sameyama qui d’elle-même a choisi de devenir la pensionnaire d’une « maison verte » de Yoshiwara pour aider son commerçant de père ruiné. Dans ce qui est présenté comme une sorte de gynécée national s’organise une société de femmes qui, par sa délicatesse et par son érotisme propre, contraste avec la société extérieure, celle des hommes.

 

Le roman de Champsaur est celui d’un amour partagé et ludique entre un Européen et une « mousmé » « sensible aux sentiments …/ plus profonds et de plus raffinée nature » de son amant étranger, et qui, grâce à lui, « possède l’amour qu’elle avait sincèrement cherché durant les longues heures de l’attente des amants dans le décor puérilement superbe des salles du Yoshi­wara ». Ici, la jouissance abolit toute prévention culturelle, chaque amant initie l’autre à sa langue et à sa sensibilité. Surtout, ce roman repose sur l’idée que la Japonaise ne trouverait à s’accomplir, en tant que femme, en tant qu’amante, qu’en échappant â sa société. Par la force des choses, cette liaison n’est que temporaire, mais il nous est laissé à entendre que l’existence de chacun des amants en restera profondément marquée. Sameyama, privée des « câlines douceurs d’un pareil ami », se sent redevenir « la mousmé forcément passive, à la merci des siens et du temps».

 

 

 

 

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