Partagez !
Share On Facebook

 

 

 

LA MAISON JAPONAISE

Standardisation de l’espace habité et harmonie sociale (extraits)

de Pezeu-Massabuau Jacques.

In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 4, 1977. pp. 670-701.

 

 

Les maisons japonaises, jusqu’à la vague de modernisation actuelle, sont demeurées identiques depuis le début du XVIIIe siècle et leur évolution à partir du Moyen Age jusqu’à ce moment ne fut que la complétion, élément par élément, du modèle achevé qu’elle présenta alors. Ces siècles de stabilité remarquable de la maison traditionnelle ne se fondent nullement sur une construction durable : les éléments végétaux qui la constituent exigent au contraire son renouvellement fréquent (tous les cinquante ans en moyenne) si bien que cette permanence formelle s’exprime dans une réédification constante de son support matériel…

 

Cette longue genèse et cette quasi-immuabilité ont incarné peu à peu dans la maison — et d’abord dans la résidence aristocratique — la plupart des valeurs fondamentales de la société japonaise, celles qui président à l’exercice de la vie familiale et collective, et en ont fait le cadre élu des relations sociales en imprimant dans ses formes les hiérarchies qui les fondent et les valeurs religieuses (orientation, cultes domestiques), esthétiques (normes du goût national) et tech­niques (modes d’appréhension de la matière à des fins de transformation) qui en sont l’essentielle référence.

 

 

 

 

Que ce soit au spectacle des « tatami », les nattes qui en recouvrent unifor­mément le sol, de dimension en apparence constante et de proportion presque toujours égale à I : 2, ou à celui des piliers dont les intervalles identiques ryth­ment ses parois, la construction standardisée de la maison japonaise se révèle à l’observation la plus rapide (image haut de page). Des mesures plus précises permettent de nuancer cette impression : en certains cas les tatami montrent des dimensions absolument égales et sont partout interchangeables, tandis que l’intervalle entre les supports varie légèrement; ailleurs, c’est ce dernier qui demeure constant tandis que les tatami eux-mêmes accusent des différences sensibles que conditionne leur disposition dans la pièce.

 

Il n’est pas de maison japonaise qui ne relève de l’un ou l’autre de ces deux systèmes (image ci-dessous), désignés respectivement sous les termes d’ « uchinori » (lorsque l’élément invariable est constitué par le tatami) et de « shinshin » (lorsqu’il est représenté par l’entre-axe des piliers). Par exemple au cas fréquent d’une pièce de six tatami, un calcul simple montre qu’avec le sys­tème « shinshin », il est impossible que toutes les nattes aient la même longueur et la même largeur ; l’une de ces deux dimensions doit être différente pour deux d’entre elles au moins pour que toute la surface à recouvrir le soit parfaitement. En revanche, au cas du système « uchinori », tous les tatami étant identiques au départ, c’est la disposition des piliers (leur écartement) qui doit varier légè­rement.

 

 

  

– « Shinshin » : trame carrée de I ken de côté. Centre des piliers au croisement des axes. Les tatami doivent étre de dimensions différentes.

– « Uchinori » : l’espacement des piliers est défini par les dimensions des différents grou­pements de tatami (= pièces), ces derniers étant, au départ, de dimensions égales.

 

Ces deux systèmes demandent ainsi des méthodes différentes pour élaborer le plan d’une maison. Le « shinshin » est théoriquement le plus simple ; une pièce de huit tatami y sera parfaitement carrée, étant tracée comme telle au départ ; dans le système « uchinori », et sauf au cas où la surface des tatami est exactement égale à deux carrés (qui n’est pas le plus général), les deux côtés de cette pièce seront légèrement différents. On voit que dans le premier cas, les piliers et tous les éléments horizontaux (linteaux, etc.) qui les réunissent, seront de dimensions constantes et pourront être ainsi taillés à l’avance en grande quantité, condition de base de la standardisation ; il en ira de même des cloisons coulissantes puisque les intervalles qu’elles ont à remplir sont, au départ, iden­tiques.

 

 

Régularité 

 

Dans le cas opposé, la tâche du charpentier consistant à cerner des groupes de tatami donnés (4, 5, 6, 8, 10), il s’agira au contraire d’un travail d’ajustement long et minutieux. Le calcul montre que si la longueur des nattes est de 6,3 « shaku » (le shaku vaut 303 mm et sa dixième partie est le « sun » 3,03 cm) et le côté des piliers de 4 sun (soit 13,2 cm), la distance entre les axes de deux piliers consécutifs variera de 6,7 shaku (si la largeur de la pièce est de 1 tatami) à 6,4 (pour 4 tatami). En revanche, tous les éléments mobiles (tatami, cloisons et fenêtres) pourront s’adapter à n’importe quelle partie de la maison, à n’importe quelle maison de la ville ou de la région où on utilise des tatami de dimension identique.

 

Il existe plusieurs types de tatami dans les régions où le système « uchinori » est utilisé. Outre le « kyôma » (de la région de Kyôto et occupant les trois quarts de l’ouest de l’archipel) le plus grand (6,8 x 3,15 shaku) et le seul dont la longueur soit supérieure au double de la lar­geur, on trouve en effet : le « chûkyôma » (6 x 3) dans les régions de Nagoya et de Fukui ; le « roku-ichima » (6,1 X 3,05) dans les régions d’Okayama et d’Iroshima (traces) ; « inakama » (5,8 X 2,9) dans le Hokuriku septentrional et le « sagama » (6,2 x 3,1) dans la région de Saga à Kyûshû.

 

 

Au total, si la méthode « uchinori » a l’immense avantage de permettre la standardisation des cloisons coulissantes, des tatami et de tous les éléments mobiles de la construction, comme le seraient chez nous portes et fenêtres, elle apparaît fort complexe dans sa théorie et, en pratique, le plan y est tracé sur la trame correspondant à la longueur d’un tatami, augmentée de la section du pilier, ce qui en rend le dessin aussi aisé que pour le « shinshin ». La carac­téristique majeure de celui-ci étant de disposer au départ les piliers à des inter­valles rigoureusement identiques (6 shaku = 1,80 m), toutes les distances intérieures de la maison sont soit des multiples, soit des fractions de ce nombre. Les calculs montrent, cependant, qu’il faut prévoir alors six types de tatami dif­férents pour garnir toutes les pièces réalisables ; le fabricant de nattes vient pren­dre les mesures intérieures avant de se mettre au travail, alors que son collègue de l’Ouest se contente de puiser dans son magasin les éléments, tous identiques, qu’il lui faut pour garnir toute la maison.

 

L’auteur note que  » ces deux systèmes se partagent l’archipel: une ligne unissant Nagoya à la baie de Wakasa sépare au nord la zone « shinshin » des régions d’ « uchinori » qui occupent toute la moitié occidentale de Honshû ainsi que Shikoku et Kyûshû.

 

Evolution

 

Le « shinshin » caractérise grosso modo les régions les plus tardivement acquises à l’espace national : le Nord-Est, tandis que l’ « uchinori » s’observe dans celles qui virent naître le peuple et la civili­sation japonais : Kyûshû et surtout Kyôto, la capitale dont le nom (« Kyô » : la capitale) désigne le modèle de tatami le plus répandu. Or on sait que la généra­lisation de ces nattes ne remonte guère qu’à l’époque Momoyama (1573-1615) avant laquelle elles servaient seulement de sièges mobiles dans les palais et les temples, ne recouvrant entièrement le sol que dans la salle d’étude des moines zen (« shoin »).

 

Les anciens traités de charpenterie nous montrent qu’effectivement, avant le XVIIe siècle, c’est l’entre-colonnement qui fondait la trame des édifices. Il était lui-même calculé sur la section du pilier selon un système fort strict appelé « kiwari » né de la rencontre de réglementations venues de Chine et d’usages élaborés antérieurement dans le pays. Le tatami était alors fabriqué uni­quement à la demande pour les familles nobles ou les temples qui, seuls, les utilisaient. Généralisé par la mode dans la bourgeoisie marchande au début du XVIIe siècle, il devint une marchandise de présentation homogène dont les dimensions se fixèrent, naturellement, sur l’intervalle séparant les piliers dans le système en vigueur, intervalle dont cette natte devint désormais la seule déposi­taire. Dès lors l’emplacement des piliers lui fut soumis et se mit à varier légèrement en fonction du nombre de tatami de chaque pièce.

  

Il est délicat de fixer avec précision les étapes de cette standardisation de la maison japonaise à partir du système « kiwari » venu de Chine. On l’observe pour la première fois dans des mémoires de charpentiers de Kyôto datant de l’époque Muromachi, au XVe siècle, et d’autres documents font état de la profes­sion de « marchand de bois » (disons d’éléments préfabriqués), réservée à. la classe roturière en 1548. L’essor des villes féodales jusqu’à l’époque Tokugawa (1615-1868) accumulait dans ces cités nouvelles des déracinés — nobles, négo­ciants et artisans — qui ne pouvaient que s’adresser à ces marchands et aux charpentiers des corporations pour l’édification de leur demeure. Ce furent les piliers et les poutres qui se standardisèrent donc les premiers (héritage du « kiwari ») ; ensuite les tatami bien que ceux-ci soient demeurés, jusqu’à ce jour, amovibles. Les cloisons coulissantes suivirent bien plus tard ; c’est en 1714 seu­lement que la première mention d’un grand marchand de ces éléments (« tategu ») établi à Kyôto apparaît dans les archives. Intégrant la hauteur des pièces à leurs dimensions horizontales, elles représentaient logiquement le der­nier stade de la normalisation de la construction.

 

…/… contrairement à l’Occident, où il y a des évolutions stylistiques et des variations régionales à travers le temps, qu’au Japon, ce qui varie n’est pas la forme des cons­tructions (nombre d’étages, galbe du toit, nature du sol…) mais seulement les mesures de celles-ci dont le parti demeure par ailleurs rigoureusement identique partout….Il s’agit de variations mathématiques, abstraites, n’altérant en rien un type unique d’habitation nationale. Cette coïncidence de variations « théoriques » d’un modèle unique et de leur insertion précise dans la trame des anciennes circonscriptions féodales suggère fortement le caractère officiel de la standardisation que d’innombrables docu­ments viennent par ailleurs attester…/… S’agissant d’une construction de bois, ce sont les charpentiers dont l’action dut être orientée dans la direction voulue.

 

Voir article « Les charpentiers japonais »

 

Les raisons de la standardisation

 

La volonté de réduire, au moyen de lois et de réglementations, les dépenses des particuliers en matière de nourriture, de vêtements, d’habitation, apparaît dans la quasi-totalité des civilisations…/…

 

C’est de Chine que le Japon reçut ses premières lois somptuaires, avec les autres éléments du système de gouvernement que les réformateurs de l’époque de Nara (710-794) tentèrent d’appliquer dans l’archi­pel …/… Ce sera surtout durant l’époque d’Edo (1615-1868) que l’administration des Tokugawa et les daimyô dans leurs domaines visèrent à fixer le statut socioprofessionnel de chacun par des injonctions minutieuses et répétées qui ten­dirent à former un véritable système où le vêtement et l’habitation se virent donner une fonction précise. Dès lors l’ensemble des Japonais se trouva soumis à un ensemble de réglementations de toutes sortes qui limitèrent, avec une acuité remarquable, le degré de luxe des constructions, fixant les dimensions des parcelles bâties et celles des principaux éléments de leur ossature, aussi bien que la nature des tissus, laques, etc. qui entraient dans leur décoration.

  

Cause externe

 

 

Une des raisons de la standardisation des constructions japonaises est externe dans le sens où elle réside dans l’origine chinoise de l’architecture nationale : c’est dans le corset étroit des mesures et des réglementations qui les enserraient dans leur pays d’origine que l’archipel reçut de celui-ci modèles et procédés.

 

M. Demiéville nous rappelle, à propos du traité d’architecture chinoise « Ying tsao Fa Che », que, dès l’Antiquité de ce pays, les constructions publiques y étaient réglementées. Bien que la trace de tels règlements se suive depuis l’époque Tcheou à travers les Han et les Tang, nous n’en possédons pas d’antérieurs aux Song. Le souci économique y apparaît nettement quoique non exclusif : les dispositions réglementaires correspondent d’abord à des nécessités rituelles et y contrevenir est troubler l’ordre universel. Au sujet des résidences particulières, de nombreuses lois somptuaires montrent le souci que chacun réside dans une demeure dont l’apparence corresponde exactement au statut qui est le sien dans la hiérarchie sociale, fixant des normes « pour la nourriture, les animaux domestiques, la domesticité, les embarcations, les chars et les ustensiles et, après la mort, pour le cercueil, les vêtements du défunt et la tombe».

 

Toutefois, les préoccupations d’ordre cosmique qui fondaient en Chine les lois fixant la disposition des bâtiments (et rattachaient ainsi cette dernière au système général de l’État) perdirent bien vite au Japon leur caractère impératif, s’effaçant devant le seul souci de faire coïncider le plus exactement possible l’apparence des constructions avec le statut social de ceux qui les occupaient.

 

Les conditions naturelles

 

Le milieu physique, générateur de maintes violences d’origine tectonique ou climatique, pouvait sans doute suggérer à un gouvernement soucieux de bien public, certaines mesures propres à en pallier les effets sur le capital immobilier…/….

 

Suite aux séismes, le feu faisait des ravages dans les villes japonaises et dès le 17ème siècle, des auteurs proposent des solutions urbanistiques et des normes de construction parfois remarquablement modernes…/… La neige, très abondante du côté de la mer du Japon, fut un autre facteur d’ordre matériel qui agit localement sur la standardisation de la maison.

 

Causalité symbolique

 

 

Hiérarchie de classes au Japon (19ème siècle)

 

Mais…c’est toujours dans le cadre d’une réglementation fondée essentiellement sur les différences de classes sociales que s’énoncent les normes de construction; on touche là, assurément, à la raison fondamentale de la standardisation des constructions au Japon et au souci profond des innombrables textes qui en montrent la poursuite inlassable tout au long de l’époque féodale… qu’il s’agisse … de la résidence aristocratique, de la demeure bourgeoise ou de la maison paysanne.

 

Dès l’adop­tion dans l’ouest du pays du système fondé sur le tatami, substitué à l’entre­colonnement, la noblesse avait manifesté sa résistance en demeurant fidèle à l’ancien « kiwari », par orgueil et grâce à sa richesse. Même quand elle eut adopté enfin l’ « uchinori », elle persista dans cette attitude et les règlements se multiplièrent.

 

C’est dans les domaines directs du shôgun qu’ils furent les plus nombreux et que la standardisation de la résidence noble fut poussée le plus activement. Les 266 daimyô que le système du « Sankin-kôtai » obligeait à résider six mois de l’année à Edo, durent s’y édifier des palais dont la superficie et maints détails de construction et de décoration (longueur des poutres, bordure des tatami) étaient établis en fonction de leur rang, exprimé selon leur revenu en riz (de 10 000 à 1 000 000 de koku ; 1 koku représentant 180,39 litres). On connaissait ainsi le statut exact de chacun selon l’apparence de la porte qui donnait accès à son palais.

 

Sous les daimyô, les « hatamoto », de revenus inférieurs (100 à 10 000 koku), et les vassaux de moindre rang (moins de 100 koku) divisés eux-mêmes en trente-cinq catégories se voyaient de même fixer avec précision l’aspect de leur demeure. Ces lois se trouvaient dans des recueils que le gouvernement publia dès le début du XVIIIe siècle. On y voit que, si pour les daimyô il s’agit simple­ment de limiter le degré de luxe autorisé (voire pour les plus économes, d’une obligation de dépenser davantage), pour les « hatamoto », guerriers véritables et devant demeurer en état d’alerte, la frugalité s’impose de sorte que les textes qui les concernent sont ainsi la suite directe des lois de Kamakura.

 

Par exemple ces normes, applicable au domaine du seigneur de Wakamatsu (zone du système « shinshin » où l’entre-colonnement sert de mesure à la construction.) précise de la façon suivante les intervalles autorisés entre les poutres de la toiture et les piliers de l’ossature pour les différentes catégories de guerriers, en fonction de leur revenu en riz :

 

 

intervalle poutres

 

avant-corps

revenu

(1 ken : 1,80 m)

intervalle piliers

de l’écurie

1-5         koku

2 ken

6 ken

2 ken – 2 ken

6- I 0 koku

2,5 ken

8 ken

2 ken – 2 ken

1 I – I 4 koku

2,5 ken

10 ken

2 ken – 2 ken

15- I 9 koku

3 ken

10 ken

2 ken – 2 ken

plus de 20 koku

3 ken

12 ken

2 ken – 2 ken

 

 

 

 

Nous passons les passages sur l’évolution des habitations bourgeoises et paysannes

 

La maison : espace structurant de la société traditionnelle

 

De tout cela, la volonté du législateur n’a peut-être pas établi toujours clairement la relation théorique, du moins n’apparaît-elle dans aucun des textes qu’on a pu consulter. Cependant, dans la mesure où les lois somptuaires avaient pour effet de pourvoir chacun d’un cadre de vie en accord avec son rang et sa fonction dans l’organisme social, conformité qui demeurait la base du système sociopolitique, il ne paraît pas douteux que l’uniformisation de la maison, à par­tir de quoi seulement pouvait être établie une gradation hiérarchisée, correspondait à une vue sous-jacente de l’autorité. Elle réalisait la perpétuation d’un enseignement et son extension à la totalité du corps social sous les apparences d’un modèle spatial indéfiniment reproduit.

 

C’est effectivement par référence à la notion d’espace qu’on doit situer en définitive la maison dans le système global de la société japonaise. On connaît le degré d’ouverture élevé que le caractère amovible de ses parois (la réduisant, à la limite, à l’apparence d’un kiosque) et l’absence de clôture lui confèrent par rap­port à tout autre type national d’habitation. Cet aspect se confirme dans la faiblesse des barrières qu’elle élève entre l’intérieur et l’extérieur : on circule dans la rue en kimono d’intérieur, voire en sous-vêtements, on ne frappe guère aux portes et on garde pour la nuit le visiteur attardé avec une belle simplicité ignorée (ou oubliée) en Occident. En interdisant l’usage de portes et d’enceintes susceptibles d’en dissimuler l’intérieur, la législation a maintenu et renforcé ce caractère. Antithèse de la maison arabe où l’on ne saurait glisser, de l’extérieur, le moindre regard mais dont l’intérieur est le domaine absolu du maître, pos­sesseur des choses, des bêtes et des hommes qu’elle contient, l’habitation japo­naise se fond dans la totalité de l’espace occupé par la collectivité, inscrit lui-même entièrement dans le réseau serré et hiérarchisé des dépendances mutuelles, des obligations écrites ou tacites, des rites et des usages.

 

Dans la mesure en effet où c’est ici l’appartenance à un groupe qui précède toute autre considération, où l’espace informé est défini non par des murailles ou des fossés mais par les topologies (surtout verticales) qui caractérisent la société, la maison japonaise propose à tous ses occupants une conception « ouverte » de l’espace matériel, où les seules limites sont celles que tracent entre eux les réseaux divers d’obligations collectives. L’absence de murailles jadis autour des cités, le flou des marges urbaines viennent confirmer et étendre cette constatation.

 

 

Engawa

 

S’en tenir à elle serait toutefois faire bon marché de la distinction fonda­mentale qui régit au Japon la conception de l’espace : celle qui sépare l’ « inté­rieur » (« uchi ») de l’ « extérieur » (« soto »).

 

Appartiennent à l’ « intérieur » d’abord soi-même, ses pensées, ses actes quotidiens et, naturellement, sa demeure (moins en tant qu’espace matériel que comme cadre élu de sa propre vie) ; ensuite le « cercle » de ses connaissances (dans toutes les acceptions de ce terme). A l’échelon national, l’ « intérieur » est tout ce qui a été intégré au système général de la société : la civilisation, les habitants de l’archipel, la partie du monde matériel qui a été assujettie ; le consensus qui règle ici toute décision collective n’est que l’insertion dans l’ « intérieur » d’un élément venu de « extérieur ». Celui-ci est vaste, ignoré et frappé d’un ostracisme fondamental ; en font partie les violences de la nature (japonaise), les pays étrangers, leurs habitants et leurs cultures, tout ce qui est jugé différent des normes tradi­tionnelles et que le consensus ne saurait (ou n’a pas encore pu) admettre de fa­çon définitive.

 

On conçoit aisément que 1′ « intérieur » n’est que la partie de la réalité intégrée à l’espace informé, c’est-à-dire structurée en fonction des axes moteurs de la société japonaise : latéralement (distinction de l’ « extérieur » notamment) et surtout verticalement (extraction de l’ « extérieur » et déformation dans le sens de la hiérarchisation générale des valeurs et des comportements), axes dont la maison est, avant toute autre portion de l’espace, la dépositaire. On ne se fait ici nullement l’écho de spéculations esthético-sociologiques posant la structure précise de la maison dont l’ossature apparente, les formes géométriques seraient l’expression d’une « volonté d’équilibre », face aux débordements d’une nature excessive. La maison n’est pas le symbole d’une structure distincte d’elle-même dont elle rappellerait les contraintes d’une façon imagée. Elle est elle-même la partie matérielle de cette structure, inséparable de sa partie invisible et cadre in­dispensable de son efficacité.

 

Mais tout espace, toute portion d’étendue transformée et articulée par l’homme, ne se définit que dans le temps, dimension nécessaire des compor­tements qui l’informent, et la maison japonaise propose aussi aux hommes qui l’habitent une certaine conception de la durée. Il ne s’agit pas du temps uni­forme de l’histoire mais d’une propriété particulière perçue dans le sentiment d’impermanence (évoqué ci-dessus) que suggère sa fragilité fondamentale, si différent du temps « long » de nos demeures minérales « construites pour des siècles ». Pourtant, alors que celles-ci ont une jeunesse, une maturité et une vieillesse, la maison japonaise compense son essentielle vulnérabilité par le caractère immuable de sa forme, indéfiniment reconstruite. Elle instaure ainsi un temps immobile dont bénéficient la structure qu’elle incarne et la per­manence de ses fonctions.

 

Dans la succession des espaces emboîtés où toute société se réalise, de moins en moins structurés vers l’ « extérieur » du groupe, la maison occupe ainsi au Japon une position centrale ; elle est, si l’on peut dire, l’intérieur de l’ « inté­rieur », son point de concentration maximale. Nulle autre portion de l’espace ne cerne aussi complètement l’individu de ses parois, celles-ci fussent-elles grandes ouvertes, et ne contribue aussi parfaitement à le dissoudre dans le groupe : nulle ne guide aussi implacablement son comportement global. Par opposition à la rue, au quartier, à la ville, au hameau, à l’espace cultivé, elle apparaît surtout vigoureusement structurée et, seule, véritablement structurante.

 

 

 

Marugame Genichiro-Inokuma Museum of Contemporary Art (Kagawa, Japan)

 

Tout se passe ainsi comme si la maison japonaise avait reçu la mission d’exprimer certaines valeurs et certains préceptes dévolus ailleurs à d’autres éléments de la culture nationale. L’incorporation de ces valeurs à la maison, objet d’usage indispensable à tous et lié fondamentalement à la présence humaine en chaque point du territoire occupé, et la standardisation conjointe de celle-ci en garantissant l’immuabilité, constituaient une supériorité remarquable sur toute autre forme de législation dont les prescriptions, orales ou écrites, peuvent aisément se négliger ou se désapprendre. Ici, amplification suprême de la pédagogie par l’exemple, traditionnelle en Extrême-Orient, c’est par le simple fait de vivre et d’accomplir les gestes de chaque jour que chaque Japonais se voit instruire ; et cet enseignement est le même pour tous.

 

Par là se découvre la véritable fonction de la maison japonaise qui est moins de fournir un « abri » ou un « outil » adapté à certaines conditions naturelles comme à des genres de vie déterminés, que d’enseigner les règles de vie qui, à leur tour, permettent le déroulement harmonieux de ces derniers dans le con­texte de la civilisation nationale. Au lieu de préserver du froid ou de la chaleur, elle enseigne la force de les supporter ; au lieu d’offrir contre typhons et séismes un refuge inébranlable, elle leur oppose une vulnérabilité propre à entretenir les valeurs collectives permettant de leur survivre — reconnaissance de l’imper­manence de toute chose, nécessité de l’entraide collective, esprit d’austérité —, c’est-à-dire tout simplement, dans le Japon traditionnel, de vivre.

 

Depuis Meiji et surtout depuis 1945, une évolution accélérée modifie les cadres spatiaux et temporels dont la maison était en fait — et peut-être par volonté humaine — la gardienne. La relation d’harmonie nécessaire où elle se trouvait avec le reste du système n’a cessé de se dégrader, même si la standar­disation de ses éléments paraissait se renforcer, et les immenses quantités de logements construits actuellement n’en gardent plus guère que la coquille, considérablement altérée au demeurant et vidée progressivement de son contenu civilisateur, dégradée peu à peu au simple rang d’abri : un autre objet, une autre enquête. 

 

 

Imprimer Imprimer Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes