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Aikido in Brussels / engawa

 

Engawa

 

Sur quelques notions en lien avec l’Aïkido…

 

La notion du « ma »

Aikido Hirokazu Kobayashi

La notion du ma est une notion primordiale dans la culture japonaise.

« En Occident la notion d’espace est constituée par trois dimensions, le temps en ajoute une quatrième, alors qu’au Japon l’espace comprend uniquement deux dimensions. Il est constitué par une suite de plans à deux dimensions. Ainsi la profondeur de l’espace était exprimée par la combinaison de plusieurs plans à travers lesquels plusieurs échelles de temps pouvaient être perçues. » (in Isozaki, 1978).

 

Au Japon, le temps est indissociable de l’espace, et ces deux éléments intimement liés forment le concept du ma qui représente dans une seule et même idée l’intervalle entre deux chose, la pièce dans une maison, une certaine unité de mesure traditionnelle ou encore un temps de silence dans la diction. C’est une notion très difficile à comprendre pour les Occidentaux car elle met en relation des éléments totalement autonomes dans notre culture. aikido

 

Ainsi, pour les Japonais, le temps et l’espace étant liés, le moindre cheminement devient un parcours durant lequel l’idée de rythme est très présente. L’espace est donc pensé non pas de façon linéaire, mais marqué par des évènements qui imprime à la marche du visiteur un rythme particulier avec un jeu complexe d’écrans et de pauses dans la progression afin de supprimer la monotonie du parcours et de faire perdre au visiteur la notion de l’espace, mais aussi celle du temps. Il y a quelque chose de solennel dans chaque parcours. Aikido.

 

« Fondamentalement, le ma est l’intervalle qui existe obligatoirement entre deux choses qui se succèdent : d’où l’idée de pause. » (in Augustin Berque, 1982).

 

La notion du ma est aussi très présente dans l’architecture car la forme même des bâtiments contribue à créer cette dynamique, ce rythme dans le parcours et la perte de repères due à la succession de plans verticaux qui modifient notre perception au fur et à mesure du cheminement. C’est aussi le cas à l’intérieur des bâtiments où les pièces ne sont pas agencées de manière continue et fonctionnelle, mais dans un mouvement discontinu, de façon à créer une diversité dans le parcours. De plus, l’espace de la maison japonaise varie en fonction du temps qui passe et une pièce peut accueillir des fonctions différentes suivant les heures de la journée.

 

Cette plasticité est possible grâce au jeu des cloisons amovibles et des différents éléments de mobilier qui apparaissent ou disparaissent suivant le moment de la journée : le temps imprègne l’espace. Elle n’est possible que grâce à la grande liberté qui existe dans les espaces des maisons japonaises car cette notion de ma est aussi indissociable de la notion de vide. Ce sont ces vides, ces pauses, qui permettent de rythmer les parcours et d’offrir une si grande modularité et une si grande diversité de ces espaces. La notion du ma est donc prépondérante, mais elle est incomplète pour réellement appréhender les façons de concevoir des Japonais. En effet, deux autres notions elles aussi très importantes peuvent être conçues comme un complément du ma, qui lui-même enrichi et donne une compréhension plus importante de ces deux notions que sont l’oku et l’en.

 

La notion d’ »oku »

 

En Japonais, le mot oku désigne « un lieu situé profondément dans l’intérieur des choses, loin de leur aspect externe. » (in Augustin Berque, 1982). Cependant, cette définition est loin d’être explicite telle quelle, étant donné que cette notion est difficilement séparable de celle du ma. aikido

 

En effet, l’oku a pour base le kehai, c’est-à-dire l’intuition qu’a le visiteur de ce qui va arriver, et cette intuition nait du rythme du parcours donné par le ma. L’oku permet donc de ressentir, de pressentir les choses, les évènements ou les bâtiments avant qu’ils n’arrivent, le parcours devenant le moyen de se préparer à ce à quoi on va être confronté, de donner l’envie d’aller voir plus avant, car l’oku signifie « que l’on peut voir au-delà de quelque chose ce que l’on ne peut pas voir. ». C’est pour cela qu’au Japon, les lieux importants ou sacrés sont cachés ou difficiles à atteindre : dans la profondeur d’une montagne ou sur une colline isolée, au bout d’un chemin long et ardu. Il y a une valeur très spirituelle dans ces parcours, parcourir le chemin étant presque aussi important que l’acte que l’on va accomplir et faisant parti du rite, cette spiritualité étant très  présente dans la culture japonaise. aikido

 

Cependant, les lieux sacrés ne sont pas les seuls lieux auxquels cette notion d’oku peut être appliquée, certains bâtiments peuvent par leur organisation et leur mise en scène créer un état proche de la spiritualité ressentie lorsqu’on aborde un lieu sacré. Le visiteur se sent alors attiré physiquement par son intuition, et arriver sans s’en rendre compte à destination.

 

Un très bon exemple de cette notion est un bâtiment de Tadao  ANDO : le Time’s.

Aikido in Brussels / ando times

 

« L’espace en profondeur auquel je cherche à parvenir, n’est altéré par aucun élément décoratif. Il ne faut plus créer des significations qui ne touchent pas à l’essentiel, à savoir les sentiments que les édifices font naître en l’homme.  S’abstraire, c’est recevoir l’émotion. » (Tadao ANDO) aikido

 

Ce bâtiment du Time’s est bâti le long de la rivière Takase, à Tokyo, et cet édifice, de par sa conception, associe le flux des activités humaines au flux de la rivière. L’espace est mis en œuvre pour mettre en relation l’environnement du parcours et sa finalité, l’arrivée au bâtiment. L’entrée ne se fait donc pas de front, mais par le côté. Ainsi, on chemine le long de la rivière en descendant jusqu’à pouvoir toucher l’eau des mains, ce que font généralement les visiteurs.  Il y a une communion entre le visiteur et le Time’s qui se fait grâce à l’environnement, au parcours qui permet d’arriver à destination sans même en avoir la sensation, c’est ce que représente cette notion d’oku.

 

La notion du « en »

 

Une autre notion très importante pour les Japonais est celle de la coexistence des éléments, représentée par l’idéogramme en. En effet, contrairement aux Européens et aux occidentaux, la continuité japonaise ne se caractérise pas par un passage graduel d’un élément à un autre, mais au contraire par une juxtaposition d’éléments bien qu’ils soient dissemblables ou de qualités opposées. C’est par ce jeu d’opposition que se crée la continuité japonaise, chaque élément étant pensé avec son contraire (le yin et le yang). aikido

 

Il existe donc au Japon une esthétique de la coexistence des contraires. Cette notion du en est basée sur le concept de la relation car même si les éléments sont de nature totalement différentes, les japonais parviennent à les mettre en relation grâce à des espaces « tampons » qui n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre des deux éléments à mettre en relation, mais en même temps aux deux.  Les Japonais transitent d’un monde à un autre par le biais de ces espaces. Ce qui permet de créer la continuité n’est donc pas la fluidité et l’homogénéité (ce qui voudrait dire l’amenuisement des espaces tampons et des éléments de séparation), mais au contraire le fait de charger ces éléments, ces membranes, d’une très grande intensité.

 

Les shôji (panneaux de séparation en papier des maisons traditionnelles japonaises), par exemple, « constituent des intervalles qui séparent et connectent en même temps. Des intervalles de ce type qui délimitent et relient les différentes parties et scènes, sont un trait caractéristique, non seulement de l’architecture japonaise, mais aussi de tout l’art japonais et peuvent être considérés comme un symbole de l’esthétique japonaise. Le rôle principal est de provoquer l’anticipation de la scène à venir. Les parties rendues indépendantes par les intervalles, interfèrent et se recouvrent pour développer une nouvelle scène dans l’environnement global. » (Tadao Ando in AA n°250)

 

Cette citation de Tadao ANDO permet de mettre en évidence les relations qui existent entre les notions de en et d’oku, la coexistence des éléments se faisant aussi au travers de l’intuition de ce qu’il appelle les « scènes à venir ». aikido

 

Cependant, la relation avec le ma est tout aussi importante car cette zone intermédiaire est un intervalle entre les deux espaces mis en relation qu’il faut franchir. Il y a là aussi une notion du rythme qui entre en jeu et qui participe à la relation qu’entretiennent ces espaces. Aikido.

 

Prenons par exemple l’engawa, la véranda, qui sert d’espace tampon entre la maison et le jardin. Cet espace a un statut bien particulier car il fait parti de la maison, étant abrité des intempéries, mais en même temps, il est totalement ouvert et exposé au vent, ce qui fait que de l’intérieur de la maison, on a l’impression qu’il fait parti du jardin. Cet espace est la marge qui relie les deux espaces contraires du jardin et de la maison : « au sein de la discontinuité générale de l’espace japonais, la marge rétablit la continuité.»

 

Aikido in Brussels / image 1009

 

Kikuya thea House (photo, début 20ème)


 

Ces trois concepts du ma, de l’oku et de l’en sont donc primordiaux dans la culture japonaise et on peut les retrouver dans d’autres domaines que l’architecture, notamment dans les autres formes de l’art (poésie, théâtre, etc.).  Ce sont ces notions, très difficile à appréhender pour les occidentaux, qui sont principalement en cause dans les différences que l’on peut trouver entre la culture occidentale et la culture japonaise, car même si les emprunts ont été très importants de la part des japonais, ils ont toujours gardé leurs croyances et on su réadapté ces emprunts à leur culture. aikido

 

From : Christophe NOYEZ, Ecole d’Architecture de Toulouse (extrait de texte)

  

 

 

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