Partagez !
Share On Facebook



deguchipng



(Ecole d’Aïkido Hirokazu Kobayashi)


L’Ômoto-kyô est abondamment évoqué dans les innombrables sites Internet de la planète consacrés à l’aïkido. Il semble bien que les aïkidoka ressentent le besoin de revendiquer une légimité « spirituelle » pour leur pratique – il faut le dire, avec une certaine prétention – et que Deguchi et l’Ômoto-kyô viennent là bien à propos. On voudrait pourtant entendre ce qu’on veut dire par « spiritualité ». Cela mérite explication et, à notre sens, nul intérêt à la pratique si elle n’est pas le lieu même de cette explicitation. Par ailleurs , on va un peu vite en besogne en ne relevant pas que l’Ômoto-kyô est une véritable religion, dans le sens propre du terme, au demeurant monothéiste et d’inspiration fort probablement chrétienne, ce qui implique donc la croyance en un Dieu créateur et sauveur, les religions ayant pour principale fonction de s’assurer d’une origine et de se rassurer sur la fin.


Il est un fait que la personnalité d’Onisaburô Deguchi, telle qu’elle transparait dans l’imagerie dont chacun dispose désormais via Internet, se prête à tous les fantasmes et il est d’autant plus étrange que nulle part on ne trouve cette constatation pourtant évidente que le bonhomme a bien l’aspect d’un travesti de grande classe et même d’un véritable androgyne – ce qui n’est toutefois pas exceptionnel au Japon, par exemple dans le monde du Kabuki (voir par exemple « la Vengeance d’un Acteur », film splendide).


Si Onisaburô Deguchi semble bien avoir eu les qualités – et les défauts – des grands fondateurs de religion (suractivité, abondante production de textes, forte implication politique, pragmatisme sans retenue associé à de réels élans mystiques) et s’il ne fut probablement pas un charlatan, il n’en demeure pas moins qu’il a raté son coup et qu’il a pris – et fait prendre – ses vessies pour des lanternes: sa religion universelle n’aura pas (heureusement!) vu le jour, et pour cause. On sait que le grand UN cela ne tient pas. S’il y a bien quelque chose à laquelle Ueshiba n’aura pas été fidèle, c’est bien à cela, au grand Un, de sorte que son aïkido témoigne qu’une utopie cela ne tient comme tel qu’à se réorganiser comme possible. A lire cette histoire on peut d’ailleurs supposer que le conflit recurrent de Deguchi avec la personnalité de l’empereur du japon relève d’une vrai position délirante. Ce qui n’ôte pas l’intérêt au bonhomme dont Hirokazu Kobayashi, qui m’avait dit avoir été voir sur place à quoi tout ça ressemblait , disait sans plus que c’était assez « tokubetsu ».


Ca vaut donc le coup nous semble-t-il d’y aller voir de plus près car les évocations qui en sont faites sont bien maigres au regard d’une réalité surprenante, comme on va voir. Ci après une présentation détaillée de l’histoire depuis les débuts qui en surprendra plus d’un. Pour ceux qui voudraient en savoir plus nous conseillons les livres de René Sieffert, pour ce qui est d’écrits en français, bien qu’il y en ait certainement d’autres. L’article replace pour commencer l’Ômoto-kyô dans le contexte des sectes Shinto de l’époque.


ebbfkb


….dans ce même groupe de secte se situe aussi toute une « famille » de sectes importantes dont l’origine remonte à Chikaatsu Honda (1823‑1889), l’auteur du Kami‑no‑mokuji, la « Révélation divine », et à son disciple Odate Nagasawa (1858‑1940). Bien que ni l’un ni l’autre ne semblent avoir en fait fondé de secte nouvelle, trois des disciples de Nagasawa sont responsables de la création de trois des groupes actuellement les plus importants : Yoshisane (Kanshin) Tomokiyo (1888‑1952), qui fonda le Tenkô‑kyô, Onisaburo Deguchi (1871‑1948), qui fonda l’Ômoto‑kyô, et Yonosuke Nakano (né en 1887), qui fonda l’Ananaï‑kyô. Plus tard un des disciples de Deguchi, Masaharu Taniguchi (né en 1893), fonda le Seïchô‑no‑ïe, et l’un des disciples de Taniguchi, Masahisa Goï (né en 1906), fonda à son tour le Byakkô‑shinkôkaï.


Le Tenkô‑kyô, fondé en 1927 par Yoshisane Tomokiyo, qui a pour centre le Mont Iwaki, insiste sur l’importance des pratiques ascétiques classiques: on y adore tous les Kami qui figurent dans le Kojiki et le Nihongi, en mettant au premier rang Amaterasu‑ômi‑kami. La secte compte environ trois millions de membres.


Comme le Tenri‑kyô, l’Ômoto‑kyô , « L’Enseignement de la Grande Source », fut fondé par une femme très simple, mère d’une famille nombreuse. Mme Nao Deguchi naquit en 1836 dans une famille pauvre, se maria à 20 ans et eut onze enfants, dont trois moururent en bas âge. Peu après la mort de son mari, deux de ses filles devinrent folles, un de ses fils fut tué à la guerre et un autre fils quitta la maison après avoir tenté de se suicider. Elle adhéra au Konkô‑kyo et en devint un prédicateur, réalisant même en cette qualité des guérisons miraculeuses. A partir du ler janvier 1882, elle eut de nombreuses visions, s’entretint, fréquemment avec Ushitora‑no‑konjin, le Kami du Konkô‑kyo. Elle se considérait comme un prophète envoyé pour annoncer l’arrivée d’un Messie.


Le jour de l’an de 1892, elle fit un rêve qui marque dans sa vie spirituelle une étape importante. Dans un très beau paysage, elle se voyait entourée de tous côtés par des palais, grands et petits. Se dirigeant vers le portail de l’un d’entre eux, elle y fut accueillie par un être divin beau et noble, grand et fort, à la longue chevelure flottante. Il l’y introduisit, mais la laissa au rez-de-chaussée, tandis que « probablement » il montait faire rapport à Dieu. A l’angle nord-est de la salle où elle était, elle vit alors une vaste porte, qui ouvrait sur un temple immense et somptueux, fait d’or, d’argent et de pierres précieuses. Au milieu de ce temple trônait « le Grand Kami », qui se leva, la regarda en face et retourna s’asseoir. Terrifiée, elle s’enfuit et se retrouva devant une magnifique demeure où elle vit son défunt mari. Et tous deux allèrent annoncer la bonne nouvelle à leurs enfants et à leurs voisins.


Un peu plus tard, elle fut possédée par un Kami qui, interrogé par elle, déclara : « Je suis Ushitora‑no‑konjin. » C’est probablement vers cette époque qu’elle planta un rhodea japonica qui en japonais s’appelle « Ômoto ». Or, deux mots japonais, presque homophones, « Ômoto », signifient respectivement « cause première » et « grande fondation « . Nao s’écria : « Ceci est la grande fondation du monde. L’enseignement de la Cause première va maintenant être prêché ».nao1


C’est de là que la secte tire son nom.


Accusée d’avoir mis le feu à des maisons, elle fut arrêtée, puis relâchée lorsque le coupable fut découvert, mais ses voisins, la croyant folle, l’enfermèrent. Et à ce moment, toute illettrée qu’elle était, elle se mit à griffonner sur les murs sous inspiration divine. Dès qu’elle recouvra la liberté sous la protection d’un prêtre du Konkô‑kyô elle prit un pinceau et, dans une sorte d’écriture automatique, composa quelque dix mille cahiers d’une vingtaine de pages chacun, qui forment l’Écriture sacrée de l’Ômoto‑kyô, appelée, comme celle du Tenri‑kyô, Ofudesaki. En 1897, Nao quitta le Konkô‑kyô.


En 1898, elle rencontra Kitasaburo Uëda, en qui elle reconnut deux ans plus tard, et non sans difficulté, le Sauveur qu’elle annonçait depuis longtemps. Celui-ci, né en 1871, revendique parmi ses ancêtres un vassal de l’Empereur Yû‑ryaku. Instituteur adjoint à l’âge de 14 ans, dès cette époque shintoïste fervent, puis athée, il avait fait quelques études littéraires et philosophiques japonaises et aussi de médecine vétérinaire. En 1898, « emmené par un messager céleste », il avait eu une expérience mystique au cours de laquelle, abandonnant son corps physique dans une caverne sur le Mont Takakuma, son esprit était monté dans le monde des esprits ». Là, dans une extase d’une semaine pendant laquelle il ne prit aucune nourriture, il avait « connu l’Univers » compris les mystères du Ciel et de l’Enfer, et pris conscience de sa mission comme Sauveur du monde. Voici comment il raconte lui-même qu’elle lui fut dictée:


« En cette époque de dégénérescence et de corruption, où les mauvais esprits sévissent dans le monde, il faut que tu apprennes la Voie originelle qui conduit au Ciel. C’est la plus pure et la plus noble de toutes les voies. Il faut que tu purifies ton corps et ton âme et que, comme digne messager de Dieu, tu entonnes la trompette annonciatrice de la Voie qui mène au Ciel et que tu réveilles les hommes. S’il n’y a personne pour proclamer la Voie du Ciel et pour réveiller les hommes, la société humaine actuelle ne pourra pas survivre. Et, sans aucun doute, le monde s’écroulera. Il faut que tu deviennes immédiatement le Serviteur de Dieu. Répands la lumière dans ce monde enténébré et réchauffe la société. Deviens le sel du salut et de la purification des mauvais; sois le médicament qui guérit le corps et l’âme des malades. Sois un esprit vrai et agissant, afin que les hommes voient en toi une fleur du Ciel et de la Terre, une fleur dont les hommes glorifient le fruit. Donne ta vie pour le monde et pour la Voie du Ciel. Ta triche ne sera pas facile. Sans une vraie force, un vrai amour, une vraie sagesse, tu ne réussiras pas.

Pendant dix ans, il faut que tu apprennes. Tu te heurteras à des difficultés extraordinaires et tu subiras de cruels coups du sort. Mais si tu ne les subissais pas, tu ne pourrais pas remplir ta mission. Souvent des esprits malins viendront à toi et te persécuteront. De profonds précipices, des forêts d’épées, des mers du sang, des fossés pleins de serpents, des nids de guêpes (allusions à des enfers bouddhiques chinois), …des tempêtes, des vagues gigantesques mettront souvent ta vie en danger… Mais ne crains pas. Va courageusement de l’avant avec la force de Dieu, dans le don de toi-même. Ne recule pas. En toutes choses, vois la Providence divine. Les déceptions et les souffrances qui ont été pré ordonnées pour toi ne doivent pas t’arrêter sur la voie tracée pour toi par Dieu et ne doivent pas te faire perdre la foi. Appuie toi toujours sur Dieu, qui ne cessera pas de t’aimer tant que tu vivras. Annonce le au monde entier. Dieu déversera sur toi Sa lumière; Il restera toujours auprès de toi, et Il te protégera dans l’accomplissement de ta mission. Je te le répète : les dix années qui viennent seront décisives.


Onisaburô pratiqua ensuite des exercices ascétiques sous la direction d’un prêtre shintô dans un temple d’ Imari.


Le fer janvier 1900, il épousa Sumiko, la fille de Nao, et prit le nom d’Onisaburô (les premiers caractères de son nouveau prénom n’avaient jusqu’alors été utilisés que par des membres de la famille impériale, ce qui ne contribua pas peu à le rendre suspect aux autorités) Deguchi, sous lequel il est révéré. Ils fondèrent alors une secte sous le nom de Kinmeï‑reïgaku‑kaï. La jalousie des autres disciples l’obligea cependant à partir. Il alla continuer ses études à Kyôto, y fut un temps prêtre du Kenkun‑jinja, et ne revint qu’en 1907. C’est alors que commença véritablement l’Ômoto‑kyô, que fort habilement Onisaburô appela quelque temps Kodo‑Ômoto, Ômoto impérial, en signe de dévotion à l’Empereur. La secte se développa rapidement.


Nao mourut en 1918. Pour elle, l’homme est à l’origine un enfant de Dieu, Son temple, venu â l’existence pour Le servir, pour régner sur le ciel et sur la terre. Or, dans les conditions actuelles, l’humanité ne peut pas s’acquitter de sa mission, ériger le Royaume de Dieu… » Ce monde approche de sa perte… et les hommes sont en train de pourrir… Il ne faut pas que cela se produise. « C’est pourquoi Dieu S’est révélé aux hommes par l’intermédiaire de Nao Deguchi. » Dieu nous exhorte à nous amender, pour que nous puissions accomplir Sa volonté.. Alors se produira la grande Transformation « dans laquelle le monde sera lavé et nettoyé », « l’ouverture de la porte de la céleste caverne de pierre « Hommes de ce monde, repentez vous… Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle. Soyez tous prêts à travailler au salut de l’humanité. » « Quand le Royaume de Dieu s’édifiera, il y aura une grande purification du cosmos, des pays et des hommes. »


Pour elle, il s’agit même d’une unification politique du monde. Dès 1893, elle avait annoncé : « De même qu’il n’y a qu’un seul soleil qui brille dans le ciel, le monde, selon le plan de Dieu, sera sur cette terre gouverné en une seule unité. Et peu avant sa mort, elle précisait qu’il y a trop de rois sur cette terre, et que pour cette raison, la paix ne pourra jamais être instaurée. Il faut que tous ces rois renoncent à leur trône. Alors le monde sera gouverné comme Royaume de Dieu… La guerre mondiale est venue pour appeler tous les hommes, une fois pour toutes, à se repentir. »


Elle voyait dans sa propre prédication la révélation finale. Toutes les églises de ce monde ne sont que les précurseurs de l’Ômoto. L’Ômoto est la dernière. Elle est venue pour parachever la reconstruction du monde.


Dès 1917, Onisaburô commença de publier l’Ofudesaki de Nao dans le périodique Shinreïkaï (Le Monde spirituel). En 1919, il lança un quotidien, le Taïsho Nichi‑michi. A partir de 1921, les persécutions qui avaient été annoncées à Onisaburô s’abattirent sur lui et sur la secte. Accusé de lèse-majesté et d’infraction à la loi sur la presse, il fut condamné à la réclusion à vie. Des appels successifs n’eurent guère qu’un effet suspensif sous caution et seule l’amnistie proclamée en 1926 lors de l’avènement de l’Empereur actuel lui permit d’échapper à ce cauchemar.


A partir de 1921, malgré toutes les difficultés et jusqu’à sa mort en 1948, Onisaburô n’en fit pas moins preuve d’une intense activité. Il dicta quelque trente deux mille grandes pages de révélations qui constituent le Reïkaï Monogatari, « Récits du monde des esprits, où l’on trouve « l’histoire de la Création, la naissance de l’humanité, l’architecture du monde des esprits, les rapports entre ce monde et le nôtre, la vie dans l’au-delà, le but de la vie, les projets du diable, le plan divin pour édifier sur terre le Royaume de Dieu et des principes fondamentaux sur la politique, l’économie, l’éducation, l’art et la science.


En 1923, pour faciliter une expansion mondiale de sa secte, il se fait le propagandiste de l’espéranto et compose même un dictionnaire espéranto japonais. La même année, il fait alliance avec la nouvelle religion chinoise Tao Yuan. En 1925, il fonde le Jinrüi‑aïzen‑kaï, Association pour l’amour et la fraternité universels. Il envoie des missionnaires en Europe, ouvre un centre à Paris, lance une dizaine de périodiques, entre en rapports avec le Shinshih Shenchias Wushen She chinois, l’Association pan‑russe pour le nouvel esprit, l’organisation allemande du Drapeau blanc, la Ligue blanche de Bulgarie, l’Association rationaliste (Tsaili hui) de Mandchourie, des groupes lamaïstes de Mongolie, les Bahaï, etc.


Deguchi et Ueshiba

En 1924, et bien qu’il soit à l’époque assigné à résidence à Ayabe en attendant le résultat de ses appels, il part avec quelques compagnons (dont Moriëhi Ueshiba, fondateur de l’Aïkido) pour la Mongolie, où s’affrontent les armées chinoise et japonaise. Il veut y créer, par une alliance sino-japonaise, un Royaume de Paix pour que commence en Asie la réalisation du Royaume de Dieu. Avec l’appui de Tchang Tso‑lin, qui est alors maître de Moukden, il lève une « Armée indépendante du Nord‑Ouest », qui compte bientôt une dizaine d’unités, et qu’il place sous le commandement du général Lu Chan‑kui. Sur son « étendard divin » on voit le soleil, la lune, les étoiles et la terre. Tout pillage est interdit. Avec son armée, Onisaburô sillonne les plaines mongoles, annonce le Royaume de Dieu, guérit les malades, distribue du sel et du riz. Malheureusement il se proclame alors le « Sauveur du monde. Cela n’est pas sans inquiéter Tchang Tso‑lin, qui lui retire son appui, envoie une armée contre lui, fait fusiller Lu Chan‑kui et les autres officiers chinois, et remet Onisaburô aux mains des autorités japonaises.


Revenu au Japon, il se promène sur un cheval blanc, privilège réservé à l’Empereur, donne aux pièces de ses locaux des noms réservés aux pièces du Palais Impérial, ce qui à nouveau alerte autorités. Il laisse le centre du culte à Ayabe, mais installe à Kameoka, au « Pays de la bénédiction céleste » le centre de son activité missionnaire. Il lance un périodique, le Jinruï‑aïzenshimbun, qui aurait eu plus d’un million de lecteurs. Il fonde plusieurs sociétés nouvelles, le Daï‑nippon‑budo‑senyo‑kaï (Société du Grand Japon pour la diffusion des arts militaires), le Showakonseï‑kaï (association féminine), le Shôwa‑shinseï‑kai (Société sacrée du Shôwa), qui, aux dires des dirigeants actuels de la secte, groupent rapidement des millions d’adhérents. II fonde aussi à Pékin une « Fédération mondiale des religions ».


En décembre 1935, Onisaburô, sa femme et cinquante de ses principaux disciples sont arrêtés, les bâtiments de la secte sont détruits à la dynamite. Accusé par le tribunal de vouloir devenir le Roi du monde, Onisaburô réplique que ce monde serait pour lui un empire trop petit. Condamné à la détention à vie, il n’en est pas moins libéré en 1942. C’est peut-être pendant son séjour en prison qu’il compose une partie des 600.000 poèmes de trente et une syllabes qu’il a laissés.


En 1946 la secte, enfin libre de reprendre vie ouvertement, prit le nom d’Aïzen‑en, « jardin de l’amour de la bonté ». De son vivant, Onisaburô fut l’objet d’une adoration telle que l’on mettait en bouteilles l’eau de son bain et qu’on la faisait boire aux malades. « Si Nao a révélé Dieu à l’homme, Onisaburô a amené l’homme à Dieu. » Après la mort d’Onisaburô en 1948, sa veuve, Sumiko, prit la direction du mouvement, qui prend le nom d’Ômoto‑aïren‑en. En 1949, le Jinrui‑aïzen‑kaï renaît de ses cendres. D’autres sociétés encore sont fondées : une pour l’agriculture (Aïzen‑mizuko‑kaï), une pour l’art (Ômoto‑rakuten‑sha), une pour l’espéranto, une pour les oeuvres sociales (Ômoto fukushi‑jigyo). Quand Sumiko mourut à son tour en 1952, leur fille aînée, Naohi, lui succéda avec le titre de Sandaï‑sama. C’est à ce moment que la secte reprit le nom d’Ômoto‑kyô.


L’Ômoto‑kyô, affirmant explicitement ce que toutes les religions d’outre‑Islam admettent comme si évident que cela va sans dire, se donne comme à la fois monothéiste, polythéiste et panthéiste. Néanmoins, dans ses publications en anglais, pour ne pas heurter les Occidentaux, il insiste surtout sur son aspect monothéiste. «Nous, adeptes de l’Ômoto, nous croyons en un seul vrai Dieu, Créateur de l’univers. Et si l’on insiste pour que nous disions qui Il est, nous ne pouvons répondre que ceci : il est à peu près impossible d’exprimer en langage humain le juste concept de Dieu, car Sa Divinité ne connaît pas de bornes, et elle est plus merveilleuse qu’on ne peut le dire. Ce Dieu « unique » a cependant, pour en dire le moins, plusieurs aspects différents. « Le Dieu qui a créé le monde est un. Il s’appelle Ame‑no‑minaka‑nushi‑no‑mikoto. » Le « Sauveur du monde» est Susano‑wo, le frère cadet d’Amaterasu‑ô‑mi‑kami; Il est l’Ômotono‑kami, «l’amour même », « tout amour »; « Il ne hait ni ne punit jamais »; « Il n’y a pas de lieu au monde où il ne soit pas ». Mais la secte adore aussi Ushitora‑no‑konjin (le Dieu du nord-est), qu’elle identifie à Kuni‑no‑toko‑tachi, sixième Kami du Kojiki, mais probablement aussi premier Kami du Nihongi.


On y trouve aussi de curieuses réminiscences de la théorie hindoue de la Shakti : « La cause première de l’univers est la vitalité, qui est Divinité. L’univers est la manifestation de la vitalité. »


Dans son Michi‑no‑shiori (Guide pour la Voie), Onisaburô a précisé en 1925 la métaphysique de la secte: « Tous les hommes sont les enfants bien-aimés de Dieu; ils sont tous frères. Dieu ne peut être ni vu, ni entendu de nous. Et c’est pourquoi Il se révèle en prenant possession de certains hommes. La crainte de Dieu n’est pas la seule base de la foi, car le diable aussi craint Dieu. La Voie qui mène à Dieu n’est pas aussi éloignée de nous qu’elle nous paraît, ni aussi proche que nous ne voudrions le croire. Dieu a créé tout l’univers. Jadis l’ange Susano‑wo sud‑est venu comme Sauveur. Il a libéré l’humanité en prenant sur lui tous les péchés célestes et terrestres (c’est sans doute là une des meilleures explications jamais données d’un passage fort hermétique des Écritures, où l’on distingue entre les péchés célestes (ama‑tsu‑tsumi) et les péchés terrestres (kuni‑tsu‑tsumi), les premiers étant précisément ceux qui ont été commis par Susano‑wo.


Aussi est il scandaleux que nous soyons ingrats envers ce Sauveur compatissant et que dans des récits mythologiques on le décrive comme messager céleste infidèle. Aujourd’hui il est la source même de notre vie. Tout ce que nous lui demanderons, il nous l’octroiera. (Bien que le culte de Susano‑wo et de sa lignée soit officiellement reconnu et extrêmement répandu au Japon, et que Susano‑wo soit lui-même un des ancêtres de la dynastie impériale, les autorités sont enclines à favoriser davantage le culte d’Amaterasu‑ô‑mi‑kami et de sa lignée. Et c’est elle que l’on appelle l’Ancêtre impérial » par excellence. Or le mythe la représente en conflit violent avec son frère Susano‑wo. Cette attitude d’Onisaburô est sans doute une des raisons pour lesquelles la secte fut persécutée. Notre corps ne nous appartient pas; il nous a été donné par Dieu. Si nous voulons servir Dieu, nous devons lui offrir notre corps et notre âme et prier pour l’œuvre divine et pour l’humanité. » «Pour ceux qui marchent sur la Voie de la Vérité, ce monde ci est le royaume de la joie infinie et du bonheur illimité. C’est le royaume de la bénédiction divine. C’est pourquoi, avant de monter au ciel comme esprits [désincarnés], et tant que nous vivons dans ce corps, nous devons avoir foi en Dieu, Lui rester fidèles et faire de bon travail pour Lui et pour l’humanité. » « Il y a dans le monde des hommes de beaucoup de races différentes : des jaunes, des blancs, des bruns, etc. Mais Dieu ne fait aucune discrimination entre ces couleurs et Il aime tous les hommes, chaque race autant que les autres; tous les hommes sont Ses enfants. » « Réjouissez vous de toutes les épreuves auxquelles vous serez soumis. Plus elles sont pénibles et plus grande est la mission dont Dieu vous a chargés… Pendant que vous subirez ces épreuves, restez stables et patients et semez les graines d’un avenir heureux… Ne dites pas de mal de votre prochain, ne jugez pas… Un vrai sage passe souvent pour un fou, et un fou passe souvent pour un sage. »


Comme il est gravé sur une stèle monumentale dressée au point le plus élevé du « territoire » de l’Ômoto‑kyô à Ayabe, si « Dieu est l’Esprit qui imprègne tout l’univers, l’homme est le ministre [de Dieu] qui gouverne tout le Ciel et toute la Terre. Lorsque l’homme a réalisé son unité avec Dieu, il dispose d’un pouvoir et d’une autorité illimitables. » L’homme est un « temple de Dieu » et il est la « citadelle » de Dieu. L’homme et Dieu sont interdépendants.


Selon l’Ômoto‑kyô, l’homme est dès sa naissance protégé par un « bon esprit », qui est généralement celui d’un ancêtre mort deux ou trois siècles auparavant, et tant que cet esprit reste actif, aucun esprit mauvais moins puissant ne peut pénétrer. Mais de nos jours l’homme se laisse entraîner par ses mauvais penchants, le « bon esprit » est affaibli, découragé, s’en va, et l’homme est alors la proie d’un « mauvais esprit », celui d’un ancêtre dégénéré ou d’une entité d’un autre monde ou même d’un renard, d’un blaireau, d’un serpent ou d’un autre animal. Un « médiateur » (toritsuginin ou sanima) peut en général identifier cet esprit. Relevons toutefois que les publications destinées aux étrangers font rarement mention de cette théorie.


Il faut distinguer entre deux mondes, le monde matériel, visible mais illusoire, et le monde spirituel, invisible mais réel, créé par Dieu, et qui est le plus important, bien que les deux soient comme le recto et le verso d’une feuille de papier. L’homme vit dans les deux en même temps. Le monde réel, « d’éternelle jouissance », est présent ici même, dès maintenant. Nous sommes originellement les enfants de Dieu.


Le Reïkaï Monogatari donne des descriptions fort détaillées du monde des esprits, tel qu’Onisaburô a pu l’étudier directement au cours de ses expériences spirituelles : « Le monde des esprits se compose de trois parties distinctes : le monde divin, le monde intermédiaire et le monde des ténèbres. Le Royaume divin est ce que les shintoïstes japonais appellent Taka‑ama‑hara, les bouddhistes la Demeure des bienheureux (Sukkhavati) et les chrétiens le Royaume des Cieux. La Région intermédiaire est ce que les shintoïstes appellent Ame‑no‑yachimato, les bouddhistes ‘ les six carrefours ‘ et les chrétiens le ` monde des esprits. « Mais il existe au ciel comme sur terre une société de bouddhistes, une société de chrétiens, une société de musulmans (ce qui est encore une notion empruntée à l’Hindouisme, où les adorateurs de chaque Dieu peuvent après la mort aller dans le Paradis de leur Dieu particulier). Le monde des ténèbres est ce que les shintoïstes appellent Ne‑no‑kuni‑soko‑no‑kuni, les bouddhistes les quatre-vingts mille enfers et les chrétiens tout simplement l’enfer. Pour nous par conséquent la Région intermédiaire n’est ni le Royaume des Cieux, ni l’enfer, c’est entre les deux la région intermédiaire, celle de la 1 condition du cœur. »


En ce qui concerne la vie dans l’Au-delà, « l’homme est destiné à devenir un ange et à vivre dans l’éternelle béatitude du Paradis, ce qui est la chose essentielle. Mais la réincarnation est possible : lorsque le désincarné a laissé quelque chose d’inachevé en ce qui concerne l’épanouissement de son être intérieur qui doit aller au Paradis et lorsqu’un ange en a ainsi décidé pour le salut de l’humanité (ce qui est une notion bouddhique) ». Ailleurs on lit que les très bons vont immédiatement au ciel, les très mauvais immédiatement en enfer; quant aux autres, leur âme, aussitôt après la mort, va dans la région intermédiaire ‑ et c’est pourquoi la vie de l’esprit dans cette sphère est appelée existence intermédiaire puis, après quelque temps, au ciel ou en enfer, selon la manière dont elle s’est comportée sur la terre. Le séjour dans la Région intermédiaire donne le temps nécessaire, trente ans au maximum, pour que l’on décide ce qui prédomine, le bon ou le mauvais. Mari et femme, frère et sœur, ont la faculté de se retrouver et de se reconnaître une fois dans la Région intermédiaire.


Quoi qu’il en soit de leur localisation dans un monde ou dans un autre, les esprits des morts conservent la même apparence qu’ils avaient sur terre. Et ils peuvent communiquer avec les vivants par l’intermédiaire d’un médium, de préférence une femme; si le médium est très bon, le vivant peut même « voir » le mort. Ces esprits continuent ainsi à « flotter dans l’atmosphère» pendant dix millions d’années.


On trouve dans l’enseignement de l’Ômoto‑kyô quelques curieuses théories. Pour n’en citer qu’une, le fait que dans les cheveux des Japonais la moelle continue jusqu’à la pointe, tandis que les cheveux de la race blanche sont morts dans les trois ou quatre derniers pouces de leur longueur est une preuve que la race japonaise a été choisie par les Dieux pour réaliser l’unification morale de toute l’humanité; et comme c’est par les cheveux que l’homme reçoit les messages spirituels, les Japonais sont plus réceptifs que toute autre race aux influences spirituelles.


L’Ômoto‑kyô donne à ses adhérents trois règles à observer pour mieux s’approcher de Dieu:Kisaburo meeting a goddess during


1. Observez les vrais phénomènes de la nature et vous penserez au corps (substance) du seul vrai Dieu.

2. Observez le fonctionnement impeccable de l’univers et vous penserez à l’énergie du seul vrai Dieu.

3. Observez la mentalité des êtres vivants et vous concevrez l’âme du seul vrai Dieu.


Selon l’Ômoto-kyô, le corps physique n’est qu’un «vêtement de l’esprit ». Aussi la maladie pout-elle avoir des causes mentales, mais elle est le plus souvent causée par des « esprits » qui se sont emparés du malade, notamment l’esprit d’ancêtres décédés. « Si vos chers disparus sont au ciel, vous serez heureux sans même vous rendre compte de l’influence qu’ils exercent sur vous. Cependant, il y a de nombreux cas où l’esprit, encore attaché à la terre, d’être aimés disparus, fait mener à un innocent une vie misérable. Souvent cet esprit ne se rend pas compte qu’il a abandonné son corps physique, et il ne sait pas pourquoi il s’agrippe désespérément au corps d’une personne qu’il aime » « La maladie est provoquée par des ancêtres qui cherchent leur salut. » Néanmoins, depuis quelque temps, et surtout dans ses publications en langue anglaise, l’Ômoto‑kyô souligne que c’est une mauvaise attitude mentale qui attire ces esprits mauvais.


Quoi qu’il en soit, la purification effectuée par une sorte d’hypnose dans le « divin » rituel appelé chinkonkishin identifie et exorcise les mauvais esprits, chasse la maladie et ramène l’âme à l’union avec l’Esprit divin originel dont elle est un fragment. Dans cette extase, le patient franchit la frontière qui sépare le monde des hommes de celui des Kami (relevons que la même expression est employée dans certains temples, comme l’Usajingû, pour désigner ce qui se passe lorsqu’on franchit le pont qui précède le temple). Le chinkonkishin se réalise normalement sous la direction d’une sorte de médiateur (saniwa), mais il peut être remplacé par une méditation, effectuée isolément ou en groupes, de préférence avec lecture d’invocations (norito) ou autres textes de la secte, et pendant laquelle l’adhérent s’efforce de vider son esprit de toute pensée, selon une méthode probablement inspirée de la méditation hindoue. Il y a aussi un rituel spécial pour pacifier les ancêtres et ainsi guérir les maladies causées par eux.



Si l’adhérent n’est pas assez avancé pour se guérir lui-même de ses maux par la méditation, il peut avoir recours à l’intervention d’un « médiateur  » (torisuginin). Celui-ci commence par psalmodier une invocation shintô (norito) en pensant à l’interprétation ésotérique qu’en a donnée Onisaburô Deguchi, et que les prêtres shintô ne connaissent pas; ainsi il devient capable de laisser couler en lui la puissance divine. Il prend ensuite dans sa main une cuiller à riz en bois reçue du siège central de la secte et qui sert de miteshiro, c’est‑à‑dire qui représente matériellement, symboliquement, la puissance divine. Faisant face au patient, il tient la cuiller à bout de bras, la partie creuse tournée vers la région malade, et psalmodie un autre norito, tout en acceptant de prendre sur lui la maladie de son patient. De la cuiller, la lumière et la chaleur divines sont dirigées vers la région malade et opèrent la guérison.


Les fidèles peuvent aussi acheter dans leur église locale une amulette, hadamamori, qui leur assure une protection efficace. Une motte de terre provenant du « Pays sacré » de l’Ômoto-kyô est également réputée guérir les malades si on l’applique sur la partie du corps qui est affectée, à la condition que le patient soit convaincu de son efficacité. Une visite d’intercession faite au Pays sacré » par un parent du malade peut aussi avoir le même effet.


L’Ômoto‑kyô s’engage par ailleurs dans un grand nombre d’activités sur le plan social, pour les vieillards, les malades, les pauvres, les orphelins. Une des plus originales a consisté à rechercher et appliquer des méthodes nouvelles pour améliorer le rendement de l’agriculture. Il a créé à cet effet une Association spécialisée qui compte dans le pays plus de 4.000 branches et de 100.000 membres. Si au début on s’en remettait uniquement à des moyens spirituels pour obtenir des récoltes plus abondantes, en se passant d’engrais, on y ajoute maintenant des moyens plus matériels déterminés par des recherches scientifiques. Et si l’on en croit les statistiques, les résultats obtenus sont sensationnels, le rendement à l’hectare trois fois supérieur à la moyenne du Japon pour le riz, quatre fois pour l’orge, six fois pour les pommes de terre, sept fois pour le soya, dix-huit fois pour les patates douces.


En plus de toutes les activités que nous avons énumérées, l’Ômoto‑kyô mène une action pacifique intense. En 1954, il a recueilli en peu de temps un million et demi de signatures sur une pétition aux Nations Unies pour protester contre les essais atomiques.


Le nombre des adhérents, qui dépassa probablement 2 millions entre les deux guerres mondiales, est évalué entre 110.0001 et 320.000. On compte plus de 600 églises et plus de 630 missions. Son quartier général est à Ayabe. Les adhérents sont invités à venir y déposer les tablettes funéraires de leurs ancêtres. Nous avons décrit ailleurs les cérémonies de purification pour les membres et leurs ancêtres. Le principal périodique de la secte est actuellement le Jinruï‑aïzen‑shimbun.


Parallèle à l’Ômoto‑kyô, il faut aussi citer le Zaïri, religion fondée en 1931 par Hidemaro Deguchi (né en 1897), mari de Naohi, qui grouperait actuellement plusieurs millions d’adhérents (2) et travaille en étroite liaison avec le Jinruï‑aïzen‑kaï.


L’Ananaï‑kyô 5 fut fondé en 1949 par Yonosuke Nakano, et l’on raconte que cette fondation fut annoncée cinquante ans auparavant par Chikanori Honda, qui aurait prophétisé: Dans cinquante ans, il sera fondé à Tomano‑no‑sato, en Shimizu, une religion appelée Ananaï‑kyô. Yonosuke naquit en 1887 dans une famille de prêtres héréditaires qui desservaient un temple consacré à Yamato‑takeru‑no‑mikoto. Après une enfance pendant laquelle il ne fréquenta pratiquement pas l’école et une jeunesse fort orageuse, il eut en 1926 une expérience spirituelle au cours de laquelle il comprit sa mission. Il étudia alors sous la direction de Katsutate Nagasawa, disciple de Honda, avec Kisa­burô Uëda (plus tard Deguchi) et Mokichi Okada, destinés comme lui à fonder des religions nouvelles. Nakano et Okada suivirent Kisaburô lorsque celui‑ci, avec Nao, fonda l’Ômoto‑kyô. Alors qu’Okada fit sécession dès 1934, Nakano resta fidèle à Kisaburô.


From J.Herbert




 



imprimer imprimer Email This Page Email This Page

Autres cours au Dojo

Articles & Textes